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1959 : le hold-up de la Banque Nationale Roumaine

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Un fait hors du commun pour la capitale a eu lieu le 28 juillet 1959 à 8h du matin, près de la succursale de la Banque Nationale de Roumanie du quartier bucarestois de Giuleşti. Un groupe de 4 hommes et une femmes, tous masqués, ont attaqué et ont volé l’équivalent en lei de 280.000 dollars américains du véhicule blindé de la banque. Après deux mois de recherches, le 17 septembre 1959, la milice a arrêté les 5 coupables et un complice. Suivit un procès, suite auquel les hommes ont été condamnés à mort et exécutés en février 1960, tandis que la femme a été condamnée aux travaux forcés à vie.


Ni le jour du hold-up, ni dans la période qui suivit, la presse roumaine n’a écrit un seul mot sur ce cas inhabituel, parce que c’était un acte inconcevable pour le régime communiste. La perspective de s’enfuir à l’étranger avec le butin était très réduite, alors que rester en Roumanie était hors question. L’obsession de la presse communiste de garder tout secret fut la raison pour laquelle ce cas ne devait pas être rendu public. Les détails de l’enquête étaient un autre motif qui condamnait ce cas au silence. Les 6 auteurs étaient des communistes d’origine juive qui avaient perdu leurs positions dans la Securitate ou au sein du Parti communiste. Il se disait d’eux qu’ils étaient adeptes du mouvement sioniste qui recrutait des immigrants pour Israël. Et que leurs connexions menaient à Alexandru Drăghici, le ministre de l’Intérieur, et à d’autres membres de la nomenklatura du parti et de l’Etat. Tous ces aspects, et bien d’autres, ne devaient pas être portés à la connaissance de l’opinion publique.

Le groupe de voleurs était composé de l’ingénieur Igor Săveanu, le cerveau de l’action, agent du Komintern et saboteur, qui avait essayé avant la guerre de faire exploser le pont de Barboşi, du département de Galaţi. Son épouse, Monica Săveanu, était journaliste. Les deux avaient deux enfants. Les frères Paul Ioanid, ingénieur, expert en balistique, professeur à l’Académie militaire, et Alexandru Ioanid, ancien officier de milice, spécialisé dans l’usage des armes, se sont joints à la bande. Le professeur d’histoire Saşa Muşat, très bon ami de Igor Săveanu, et le journaliste Heinrich Obedeanu ont fait de même. Le Centre d’histoire orale de la Radiodiffusion roumaine a interrogé en 1995 Paul Lupaşcu, qui connaissait bien cette affaire. Il a précisé quelles ont été les finalités du pillage, telles que présentées à lui par Monica Săveanu, unique survivante du groupe.
«Elle m’a dit que sur tous ceux qui y avaient participé, les seuls qui étaient dans une situation matérielle difficile étaient les époux Săveanu, qui, à l’époque, avaient deux enfants et aucune source de revenus. Ils souhaitaient aller à l’étranger et ne pouvaient pas partir; certains continuaient à travailler dans des domaines d’activité qu’il ne leur aurait pas été permis légalement de quitter. Ils ont donc tenté le coup, pensant qu’avec cet argent ils auraient pu obtenir un avion. D’ailleurs, ils avaient déjà entamé des tractations avec un officier d’aviation. Nous lui avons demandé ce qu’elle voulait faire avec cet argent et elle m’a dit qu’elle aurait acheté des tapis, des icônes etc».

Durant l’enquête et le procès qui lui a suivi, les 6 personnes ont été accusées de sionisme – souligne également Paul Lupaşcu:
«Les initiateurs et les meneurs de ce hold-up, qui n’étaient pas des gangsters, ont cru, dans leur naïveté, que s’ils jusitifiraient leur action par des intentions politiques, affirmant qu’ils l’avaient fait pour des raisons sionistes, Israël et les Etats-Unis interviendraient et les sauveraient. Elle m’a dit que cela s’était avéré une immense bêtise, car si le hold-up avait été classé parmi les crimes de droit commun – même particulièrement grave – ils auraient été jugés par un tribunal civil. Des témoins auraient été convoqués, des avocats y auraient participé et, d’une façon ou d’une autre, les choses auraient été rendues publiques. Or, justement, ces déclarations ont donné aux organes chargés de l’enquête la possibilité de leur monter un procès politique».

Un film de propagande avec les membres de la bande de malfaiteurs fut réalisé et diffusé en circuit fermé, à l’intention de l’échelon supérieur de la hiérarchie communiste. Paul Lupaşcu se rappelait également d’autres conséquences de ce hold-up:
«En 1964, lorsque les détenus politiques ont été mis en liberté, Monica Săveanu a été relâchée. Plusieurs années après, on lui permit de quitter le pays. Certains affirment qu’elle avait fait des concessions à la Securitate, la police politique du régime communiste. Qu’est-ce qui explique, en fait, à mon avis, leur action? Les événements qui ont suivi la mort de Staline, le dévoilement, par Krouchtchev, des crimes de Staline, la révolte de Hongrie, beaucoup de personnes même proches de ces régimes ont compris quelle était la réalité et ont voulu sortir de ce “paradis socialiste”. Le régime a utilisé cette action stupide pour donner libre cours aux sentiments antisémites qui se faisaient jour au sein des organes de direction du parti et implicitement du pays. Par conséquent, la plupart des Juifs qui travaillaient dans la Milice, la Securitate et le Parquet ont été destitués».

En 2004, le cinéaste Alexandru Solomon a réalisé un film documentaire inspiré de cette action, qu’il a intitulé “Le grand hold-up communiste”. Pourtant, certaines questions continuent de rester sans réponse.

Auteur : Steliu Lambru, trad. Valentina Beleavski, Ligia Mihăiescu, Dominique



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