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Adoption d’enfants en Inde : réalités, trafics et difficultés

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titre-blog-filles-rose.JPGLe Charabia de Moushette ?

Ainsi s’appelle le blog de Moushette, un blog qui s’ouvre sur une magnifique photo de quatre petites filles indiennes. Moushette est une française qui a adopté deux enfants indiens et qui travaille bénévolement dans une association s’occupant de l’adoption. Nous avons découvert son blog au hasard d’un commentaire qu’elle avait fait sur notre blog et, comme nous sommes curieux, nous sommes allés consulter son blog. Voilà un blog très bien fait, coloré et agréable, dans lequel Moushette parle de manière naturelle et authentique de tout ce qui a trait à l’adoption, l’Inde, et elle y partage aussi ses photographies et impressions lors de ses voyages en Inde. Et bien sûr, nous avons souhaité lui poser quelques questions.

Vous avez adopté en 2003 et 2005 deux enfants indiens. Comment cela s’est-il passé ?

Je suis d’origine indienne par ma mère qui vient du Kerala. Ainsi, notre couple est considéré comme un couple PIO (Person of Indian Origin). D’après les régulations de la CARA (autorité centrale indienne en matière d’adoption), nous avons pu donc bénéficier d’une attribution d’un bébé jeune à Bangalore, comme si nous étions indiens.

La première fois qu’on nous avait parlé de Nishal, c’était lors d’un voyage en Inde en 2002. Nishal avait 3 mois, et il ne pesait que 3kg, Son corps était squelettique, mais ses yeux étaient plein de vie. Il avait déjà été refusé par plusieurs couples indiens, il était donc disponible pour l’adoption internationale et l’orphelinat lui cherchait toujours des parents. Le destin nous a mis sur sa route, et ce fut le début de notre vie de parents.

Nishal avait 9 mois lorsque nous avons obtenu la première étape de notre adoption fut finalisée (obtention du NOC délivré par la CARA), nous nous sommes rendus en Inde à sa rencontre. J’y ai résidé 3 mois le temps que la procédure d’adoption se finalise par le jugement de tutelle, la demande de passeport puis son visa pour la France. Puis, lorsque nous sommes revenus en France, nous avons fait la demande d’adoption plénière que nous avons finalement obtenu après plus d’un an d’attente auprès du TGI des Yvelines, notre département de résidence.

Pour Scarlett, la rencontre se passa de façon différente. En décembre 2004, je faisais ma première mission en Inde en tant bénévole pour notre association d’adoption “Les Enfants de L’Espérance”. Ma mission principale était de rencontrer et d’évaluer un petit garçon né avec une main plutôt que deux. Il était dans le même orphelinat à Bangalore d’ou venait Nishal. Je pensais trouver un enfant handicapé et peu tonique, mais au contraire je fus scotchée un petit garçon charmeur et en pleine forme, magicien aussi, car au bout de 30 secondes on oublie sa différence tant il est agile et mignon ! Le jour de notre première rencontre à l’orphelinat, je ne savais pas encore que quelques années plus tard, il vivrait à 1h30 de chez moi, que ses parents deviendraient nos potes, et que surtout je deviendrai sa marraine…  Le deuxième soir lors de mon séjour à l’orphelinat, je pus enfin aller jouer avec les enfants dans la crèche, et une des ayas me remit dans les bras un petit paquet tout chevelu. C’était Scarlett, elle me sourit instantanément, et ce fut un coup de foudre réciproque immédiat. Pourtant ni elle ni moi savions encore qu’elle deviendrait ma fille. 5 mois plus tard, elle nous fut attribuée, puis nous allâmes la chercher à 3 avec Nishal en septembre 2005 pour la ramener en France, elle avait 15 mois. 2 ans plus tard, nous avons obtenu son adoption plénière auprès du TGI des Yvelines. Elle était enfin officiellement notre fille pour toujours.

Est-ce qu’il est possible d’adopter des enfants indiens aujourd’hui ?

Oui. Mais il y a très peu d’adoptions internationales avec la France, et la plupart des enfants adoptés sont grands ou sont des enfants avec une particularité de santé (“special needs”). Il y a plusieurs raisons à cela, voici les principales qui me viennent à l’esprit : la première est que les indiens adoptent de plus en plus et leurs projets d’adoption sont de plus en plus larges (adoptions d’enfants grands, particularités, fratries…). L’Inde a ratifié la convention de La Haye et respecte scrupuleusement le point suivant : les enfants doivent être adoptés en priorité par les indiens vivant en Inde. Et seulement après plusieurs refus par des couples indiens, un enfant peut être proposé à l’adoption internationale. La plupart des enfants sont donc adoptés en Inde par des indiens, ce qui est une excellente chose pour les enfants !!

La deuxième raison est qu’il y aurait de moins en moins d’enfants abandonnés et qui finissent dans les organismes d’adoption légaux. Y aurait il moins d’abandons en Inde ces temps-ci ?

La troisième raison est qu’il y a énormément de “shelters” privés non contrôlés par le gouvernement abritant des orphelins qui pourraient être adoptés. Mais malheureusement ces enfants ne rejoindront jamais la filiale officielle de l’adoption, et passeront leurs vies dans ces shelters. Certes certains shelters assurent soins, éducation et soins. Mais quel sera leur avenir une fois adulte, sans familles, sans caste, sans date de naissance connue (donc horoscope impossible) pour les défendre dans la dure réalité de la société indienne ? Qui défendra les intérêts d’une fille orpheline si elle a la chance de se marier ? De même, il y a très peu d’orphelinats agréés à l’adoption en Inde, surtout dans les régions rurales ou pauvres ou certainement il doit y avoir plus d’enfants abandonnés.

Existe-t-il beaucoup de trafic d’enfants en Inde ?

Il y a malheureusement plusieurs pommes véreuses dans le monde de l’adoption indienne. Heureusement elles sont bien connues, et on été à chaque fois dénoncées par la presse. J’en parle occasionnellement dans mon blog, Ces cas sont rares, et que ces agences ont perdu leur licence les autorisant à travailler dans l’adoption. Mais le mal a été fait, que ce soit pour les enfants, leurs familles biologiques et adoptés, et les conséquences sont souvent comme des bombes à retardement qui salissent l’image de l’adoption en Inde malgré le sérieux et le dévouement de tous les autres acteurs dans le domaine.

aaaaamai2010-0545.JPGNotre OAA travaille avec une quinzaine d’orphelinats (RIPA) indiens, et je constate au quotidien tous leurs efforts, leur dévouement pour le bien être des enfants malgré toutes les difficultés qu’ils peuvent rencontrer. Pour moi, la réalité de l’adoption indienne est là, bien loin des terribles faits dénoncés par la presse à bien des reprises sur les rares cas de trafics ou scandales de l’adoption. D’ailleurs il est important de préciser que la procédure d’adoption en Inde est extrêmement bien cadrée, et que l’Inde a signé la convention de la Haye depuis 2002. Tout est détaillé sur le site web de la CARA (guidelines, listing et licences des agences reconnues etc.).

Par contre, pour en revenir aux trafics,  j’entends de plus en plus parler d’adoptions illégales domestiques (Indiens en Inde), par des indiens préférant passer par des médecins, hôpitaux, plutôt que de passer par la procédure légale, plus longue et complexe. Heureusement cela ne concerne pas l’adoption internationale, et de toute façon un enfant adopté illégalement par un couple français ne pourrait jamais obtenir son visa pour la France s’il ne produisait pas au service consulaire des documents tel que le NOC, jugement d’adoption, attestations de l’OAA, attestation d’un orphelinat reconnu par la CARA etc.

Il y a aussi bien sûr de nombreux trafics d’enfants en Inde, exploités pour l’esclavagisme, le child labour, la prostitution. Ces trafics sont de plus en plus souvent abordés par la presse et combattus par de nombreuses ONG indiennes. Mais ils ne concernent pas que les enfants orphelins, ces enfants ont souvent une famille, donc cela n’a rien avoir avec l’adoption.

Quelle est l’association d’adoption dont vous faites partie ?

Je suis responsable des adoptions indiennes pour l’OAA “Les Enfants de l’Espérance“. Notre OAA travaille avec l’Inde depuis plus de 25 années. Nous sommes une vingtaine de collègues tous bénévoles et parents adoptifs pour la plupart.

Je suis l’interlocuteur principal de notre OAA avec nos partenaires indiens (orphelinats, aides sur place, autorité centrale de la CARA..), et accompagne fréquemment des familles qui vont chercher leur enfant. Je travaille en tant que bénévole (non rémunérée). Je suis ingénieur de formation, et j’avais travaillé avant cela pendant plus de 10 ans en tant qu’ingénieur logistique dans une société de consulting. Mais lorsque je suis tombée dans la marmite de l’adoption, celle-ci est vite devenue une passion pour moi, et j’ai du mal à m’en sortir tant la passion a pris le dessus dans ma vie ! Cette mission me permet de travailler à mon domicile, et je peux ainsi profiter à fond de mes enfants. Certes je suis une mère au foyer, mais croyez moi, mon travail de bénévole me pompe une grande partie de mon temps libre, et je suis une fervente militante pour la journée de 48 heures afin de pouvoir m’en sortir correctement !!

Plus sérieusement, grâce à mon travail de bénévole au sein de EdE, j’ai pu découvrir de nombreux domaines qui m’étaient inconnus, rencontrer des gens merveilleux, être témoin de nombreux miracles et moments d’exception…. Je me sens privilégiée, mais aussi broyée par la responsabilité d’avoir entre nos mains (“nos” car nous sommes une équipe !) l’avenir d’enfants, les espoirs de ces familles qui comme moi avant, désespèrent de devenir parents…

Au quotidien, je dois être à la fois une interlocutrice de choc, de charme, de persévérance et de patience pour gérer mes interlocuteurs indiens “très indiens” donc pas toujours faciles à gérer ou comprendre! Mon métier est un savant mélange de communication, de social, de psycho, de médical… bien loin de mon diplôme d’ingénieur ! Notre travail est souvent difficile, ingrat, parsemé de doutes et de déceptions. Malgré tout, nous continuons notre travail, et le grand bonheur des enfants une fois installés dans leur famille en France est notre récompense et notre carburant pour continuer à avancer.

 

Etes-vous allée souvent en Inde, connaissez-vous ce pays ?

Je connais bien l’Inde du fait de mes origines indiennes (j’ai d’ailleurs la double nationalité OCI), bien avant que je sois bénévole pour EdE. Actuellement, je m’y rends environ 3 fois par an, visitant notre quinzaine d’orphelinat éparpillés dans tous les coins de l’Inde ! En fait, l’Inde ne me dépayse plus du tout (je dis souvent que le Tarn et Garonne, région d’où vient mon mari est bien plus dépaysant pour moi que l’Inde…), j’ai plutôt tendance à avoir sur ce pays un regard assez critique et amer, tout en continuant à l’aimer très fort…

 

aaaaamai2010-0863--2-.JPGComment vos propres enfants se représentent-ils l’Inde ?

L’année dernière, à l’occasion d’un “get together” familial, nous avons fait un merveilleux voyage à 4 dans le nord Kerala et Ouest Karnataka : Mysore, Kannur, Coorg, Mangalore, Bangalore…. Les enfants ont adoré le voyage et étaient comme des poissons dans l’eau. Nous avons soigneusement évité les grandes villes, et avons passé  la plupart de notre temps dans les campagnes plus authentiques et agréables à notre goût.

Scarlett se sent très indienne et assume clairement ses origines et sa différence dans notre village peu métissé. Elle aime beaucoup l’Inde, aimerait y retourner rapidement “car il y fait chaud” me dit-elle ! Elle aime porter ses tenues indiennes, mettre des bindis et danser “comme une indienne” sur des tubes de Bollywood ! Quant à Nishal, il se sent beaucoup plus français qu’Indien, la France c’est mieux que tout ! Mais depuis peu il revendique un peu plus sa double culture. Lui qui n’aime pas les sucreries adore les Indian sweets, raffole de nos repas indiens, et était ravi de recevoir lors suite à mon dernier voyage en Inde un magnifique T-shirt Tendulkar (faux et négocié sec à Colaba par sa mère !!)…

Chacun de mes enfants vit son rapport avec l’Inde à sa façon, et je suis heureuse de voir que chacun ait choisi sa voie personnelle pour vivre cette double identité culturelle en fonction de son feeling perso. Nous leur inculquons uniquement le fait qu’ils sont français avant tout comme nous (et non indiens comme beaucoup de personnes ont tendance à le croire et à le dire par ignorance), mais qu’ils peuvent s’ils le veulent être fiers du pays dont ils sont originaires.

Mais que l’équilibre est difficile à trouver lorsqu’il faut se positionner entre deux pays aussi différents que la France et l’Inde. Je l’ai vécu lorsque j’étais enfant et ado, et je sais que la chose est bien plus complexe lorsqu’on est adopté…

En France, des enfants indiens adoptés souffrent-ils du regard des autres ?

Nous viaaaaamai2010-1640.JPGvons dans un village où les la plupart des enfants métissés sont ceux qui ont été adoptés ! Mes gosses sont donc vite repérés sur la photo de classe…. Pendant longtemps mon fils a souffert d’un complexe de mocheté, convaincu que sa couleur de peau (pas si foncée que ça !) le rendait hideux. Pourtant il est beau comme un Dieu ! Mais depuis peu, il s’accepte mieux, a deux amoureuses dans sa classe, sans compter tous les compliments qu’il reçoit en permanence de la part des adultes, surtout les mamans ! Mais malgré tout, il reste prudent sur le sujet, et a toujours un peu peur qu’on se moque de lui. La différence ce n’est pas son truc. Pourtant, personne ne lui a jamais rien dit à ce sujet à l’école, au contraire, les enfants ont toujours été réceptifs et émerveillés par l’Inde, l’adoption…. Beaucoup d’enfants de notre village ont une double culture (portugaise, espagnole, anglaise…), et cela est rassurant pour Nishal de voir qu’il n’est pas le seul à ne pas être 100% français d’origine.

Quant à Scarlett, à la peau bien plus mât que Nishal, elle s’est déjà pris plusieurs réflexions désobligeantes sur sa couleur de peau, mais elle a toujours su faire face. Et elle le sait, elle est très belle, quoi qu’on en dise…. Elle ne s’arrête pas à ces mots remplis d’ignorance ou de méchanceté, et elle a appris à répondre et réagir avec justesse.

Combien il y a-t-il d’enfants adoptés indiens en France ?

Il y a eu en 2009, 18 adoptions d’enfants indiens en France (source MAE), dont 11 par EdE. La plupart sont des enfants de plus de 7 ans ou bien des enfants à particularités de santé. Les rares enfants de moins de 3 ans, sans particularité de santé sont adoptés par des parents d’origine indienne comme nous.

Les Enfants de l’Espérance fait partie des 6 OAA travaillant en Inde. L’Inde n’accepte pas les adoptions internationales en direct, il faut passer par un OAA obligatoirement (sauf pour les expats en Inde).

Nous supposons que beaucoup de couples désireux d’adopter vous contactent à travers votre blog, quelle aide leur apportez-vous ?

Je leur conseille avant tout de bien réfléchir à leur projet. On n’adopte pas pour “sauver un enfant” ou bien pour faire un acte humanitaire. Non, on adopte parce qu’on veut agrandir sa famille, pour devenir parent, égoïstement… L’adoption est un chemin comme un autre vers la parentalité. SI vous souhaitez “sauver un enfant’, parrainez en un !!! (d’ailleurs notre association propose des parrainages d’enfants en Inde !!).

Ensuite, je conseille aux familles de se renseigner sur les étapes de ce que beaucoup appellent “le parcours du combattant” : la procédure d’agrément, puis la réalité du terrain de l’adoption en Inde (enfants apparentés grands et/ou “special needs”, la longueur des délais, les contraintes administratives…). Il y a des forums de parents postulants, des sites informatifs et de nombreux blogs de parents adoptifs sur le sujet.  Toutes ces infos sont regroupées dans les liens sur mon blog “Le charabia de Moushette” (qui parle un peu d’adoption, en Inde ou ailleurs, pù je partage mes voyages et photos en Inde, humeurs, recettes, délires etc.) Il y aussi le site de la CARA très informatif pour comprendre la procédure d’adoption côté indien.

Les couples expatriés en Inde qui souhaitent adopter en Inde doivent d’abord obtenir leur agrément (en prenant garde de ne pas trop restreindre le profil de l’enfant qu’ils souhaitent adopter en fonction de la réalité terrain). Ensuite ils peuvent postuler auprès d’un orphelinat indien ou bien auprès d’un OAA en France qui peut envoyer leur dossier dans plusieurs orphelinats en Inde.

Selon l’état d’avancement du projet des familles, je les conseille du mieux que je peux pour avancer sur le chemin vers leur enfant… Tout se fait au cas par cas.

Qui peut adopter en Inde ?

Les couples mariés ayant plus de 5 ans de vie commune, dont les deux parents ont moins de 55 ans. Les célibataires peuvent aussi adopter mais certains orphelinats ne prennent pas leur candidature. Les couples homosexuels ne peuvent adopter en Inde d’après les guidelines de la CARA. Le fait d’avoir déjà des enfants (biologiques ou adoptés) n’est pas un frein pour l’adoption (mais certains juges indiens sont réfractaires aux familles nombreuses !). Bien sûr il est obligatoire d’avoir un agrément pour pouvoir adopter, et suivre scrupuleusement les guidelines de la CARA…

NDLR : les photos reproduites dans cet article sont tirées du Blog de Moushette.




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A propos de l'auteur

Nous sommes expatriés à Bombay depuis juillet 2008 et nous partageons sur notre blog notre découverte et maintenant notre passion pour l'Inde. Nous regard sur l'Inde est très varié : films, lectures, société, civilisation indienne, les français dans l'histoire de l'Inde, recettes de cuisines, insolite, vie quotidienne, bonnes adresses de Bombay.

3 commentaires

  1. Antooinette CANAGUY on

    bonjour,
    j’habite l’ile de la Reunion (ile française) et voudrait avoir des informations concernant l’adoption d’enfents en INDE.Je viens en Inde en Janvier 2011 et voudrait savoir ce qu’il faut faire
    Pourriez vous me contacter SVP?
    Remerciements

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