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Jean-François Allard, un hussard aux Indes

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Plusieurs français se sont illustrés aux Indes au cours des siècles passés. Parmi eux, Jean-François Allard, capitaine des hussards sous Napoléon. Son destin fut incroyable et il devint le deuxième personnage du Royaume de Lahore qui sous son influence adopta le drapeau tricolore comme emblème national. En ce début du XIX° siècle, dans ce royaume lointain, les soldats portaient les uniformes de l’armée de Napoléon et les ordres étaient donnés en français !  Voici cette histoire…

allardgravure_bakNous sommes en 1815, après la défaite de Waterloo ; Louis XVIII revient sur le trône de France, porté par les armées étrangères. Débute bientôt la Terreur blanche, au cours de laquelle le personnel impérial est traqué par les ultraroyalistes. L’armée subit une terrible épuration. Nombre d’officiers en sont chassés et deviennent des «demi-solde», ces hommes déclassés et désormais sans avenir. Parmi eux, Jean-François Allard, capitaine des Hussards, et aide de camp du Maréchal Brune.

Jean-François Allard, né le 9 mars 1785, est sous l’uniforme dés l’âge de 18 ans et se fait vite connaître par ses actions d’éclat. Il faisait partie de cette garde impériale couverte d’honneurs et qui disparaît brutalement avec Waterloo. Pis encore, le voila repoussé par l’Armée, à 30 ans. Il forme alors le projet de partir en Amérique mais se rendra finalement en Egypte, puis en Perse où il est accueilli avec les honneurs par Abbas-Mirza, prince héritier perse. Il restera en Perse de février 1820 à septembre 1821. Abbas-Mirza lui confère aussitôt le titre et le traitement de colonel et lui promet un régiment qu’il attendra en vain ! Mais bientôt les accords que les Perses signent avec les Anglais l’obligent à fuir et il entend parler du Royaume de Lahore où il se rend et où il rencontre Ranjit Singh.

ranjit_singh_hy39sm_bakMais qui est ce roi de Lahore auquel Jean-François Allard va lier son destin ? Ranjit Singh (1780-1839) est l’unificateur historique et le grand râja sikh du Panjâb, un territoire éclaté en de nombreuses petites entités rivales placées sous la direction de chefs de guerre. Cette première rencontre entre le roi de Lahore et Allard se situe en 1822. Après s’être assuré qu’il ne s’agissait pas d’un émissaire britannique, Ranjit Singh confia à J.F Allard le soin de former et de commander, sous son autorité immédiate, un corps de troupes d’élite sur le modèle français.

Allard créa ainsi une première brigade spéciale (Fauj-i-Khas), brigade dénommée « française » par les populations du Panjâb et nommée « French Legion » par les services de renseignement britannique. Mais avant d’en arriver à une véritable armée, Allard doit d’abord convaincre le roi de Lahore. Allard se voit confier quelques hommes à entraîner. L’ancien capitaine des Hussards le fait bien et vite. Puis il reçoit une centaine d’hommes dont il fera les futurs officiers instructeurs de la future armée de Lahore. Ranjit Singh se rend vite compte du parti qu’il peut tirer de la grande expérience militaire d’Allard. On passe de la centaine d’hommes au régiment, puis à la brigade et enfin à la division. En peu de temps une armée de plusieurs milliers d’hommes très entraînée est mise sur pied.

Allard utilise les grades et les insignes de l’armée impériale et les ordres sont donnés en français. En 1827, Allard fera venir à Lahore deux anciens frères d’armes qui formèrent à leur tour chacun leur propre brigade. Très vite, cette nouvelle armée entre en action car les princes dissidents sont nombreux et chaque fois les dissidents sont écrasés et l’armée d’Allard triomphe. Sur un plan purement militaire, l’armée du royaume changera de dimension. En 1819, il y avait 7748 fantassins, 750 cavaliers et 3577 autres soldats. En 1838, il y aura 26617 fantassins, 4090 cavaliers et 10795 autres soldats. Allard est non seulement le généralissime des armées du Royaume de Lahore, mais il est devenu le second personnage du royaume ; il habite un palais et son escorte est formée d’un régiment entier.

Jean-François Allard n’est pas seulement un personnage important du Royaume, c’est quelqu’un qui en impose et comme le rapporta un journal français de l’époque, « M Allard est le type achevé de ces races d’élite, nées pour le commandement militaire ». Un nombre restreint d’obligations étaient imposées à ces officiers étrangers qui occupaient des postes-clef au sommet de la hiérarchie militaire et politique de l’Etat: porter la barbe, ne pas fumer et se marier avec des dames locales était ce que Ranjit Singh leur demandait courtoisement, mais fermement. Le moyen le plus sûr, pensait-il en songeant à cette obligation dernière, de les attacher plus étroitement à cette terre où ils servaient. Et le Maharaja ne s’était guère trompé sur ce point.

Allard va donc épouser une très jeune princesse, Bannou Pan Deï ; elle avait été cmain3apturée par le général français lors des opérations du Fauj-i-khas dans ces régions. Le général Allard, frappé de la beauté, de l’intelligence et de la vivacité de sa petite captive, lui avait fait donner une éducation. Puis, dès qu’elle en avait eu l’âge, il l’avait épousée « selon les usages et les rites du royaume de Lahore ».

Ranjit Singh fut très influencé par l’habileté de ces officiers français en diplomatie. Ils furent souvent associés aux décisions. L’influence des français est telle que vers 1830, le Royaume de Lahore adopte le drapeau français et l’emblème blanc des Bourbons. Mais même au fait de sa gloire au Royaume de Lahore, Allard n’a pas oublié la mère patrie ; la France lui manque. Il souhaite faire un voyage en France. Il s’en ouvre au Roi qui lui donne son accord mais à condition qu’il promette de revenir.

Son arrivée à Bordeaux, en 1835, prit l’allure d’un retour triomphal. Toute la presse en parla et, lors de son séjour à Paris, les salons s’arrachèrent alors le général. Il y fut reçu par les plus hautes autorités civiles et militaires, à commencer par le roi Louis-Philippe et le premier ministre. Le « Journal des Débats » de l’époque (octobre 1835) mentionne en des termes enthousiastes le séjour en France du Général Allard : « Nous avons été assez heureux pour passer une soirée avec lui, et nous nous félicitons d’autant plus que nous sommes en mesure de donner à nos lecteurs quelques détails sur cet homme vraiment remarquable, et sur le curieux pays où il a transporté, il y a seize ans, notre organisation militaire, le respect de notre nom, notre uniforme et notre drapeau. ».

On voit toute la curiosité admirative que le nom d’Allard suscite en France. Le gouvernement français décida alors de le nommer agent de France (Ambassadeur) à la cour de Lahore. La France facilita son retour (en 1836) à Calcutta sur un bâtiment de la marine nationale. Lors de sa réception officielle à la cour de Lahore, Allard remit une lettre du roi Louis-Philippe adressée au Maharaja Ranjit Singh.

C’est à Peshawar que la mort surprit le général Allard, en janvier 1839. Il eut droit à des funérailles nationales de la part du Royaume qu’il avait si bien servi. Sa tombe est située à Lahore, dans le jardin de sa résidence, où son corps fut inhumé entre deux de ses enfants morts en bas âge. Il y repose encore aujourd’hui.

Ranjit Singh meurt quelques mois plus tard ; son Etat paraissait solide mais ne survivra pas bien longtemps à la mort de son fondateur. Sa succession sera difficile si bien que les Britanniques annexeront finalement le Pendjab dès 1846.

Abbas-Mirza lui confère aussitôt le titre et le traitement de colonel et lui promet un régiment qu’il attendra en vain ! Peu après on lui conseille d’aller plutôt à Kaboul où ses services seraient mieux employés ; en réalité les Anglais viennent de signer un accord avec les Perses et l’une des conditions est que Téhéran se débarrasse de tous les officiers français. Allard et Ventura devront se déguiser pour fuir à Kaboul. Une fois à Kaboul, il entend parler du roi de Lahore, Ranjit Singh qui cherche à consolider son royaume, et Allard se rend à Lahore où il rencontre Ranjit Singh.

Mais qui est ce roi de Lahore auquel Jean-François Allard va lier son destin ?

Ranjît Singh (1780-1839) est l’unificateur historique et le grand râja sikh du Panjâb.

Au départ, Ranjit Singh n’est pourtant que le fils de Mohan Singh, petit chef de guerre vassal des souverains afghans de la région pendjabie de Gujranwala, alors à la tête d’une faction guerrière et auquel il succède à l’âge de douze ans. Et lorsque Ranjît Singh devient gouverneur de Lahore au profit des Afghans (en 1799), le Pendjab est éclaté en de nombreuses petites entités rivales placées sous la direction de chefs de guerre.

En 1799, Ranjit Singh se rend bientôt indépendant, prend le titre de ”Mahârâjadhirâaja” de Lahore (en avril 1801), puis étend son domaine en annexant à son territoire les villes d’Amritsar en (1802), de Ludhiana en (1806), de Kangra et Jammu en (1809), de Wazirabad en (1810), de Faridkot (en 1807), d’Attock (en 1813) et de Multân en (1818). Ensuite il occupe le Cachemire (en 1819) et s’empare de Peshâwar (en 1823), fondant ainsi – en quelques vingt ans d’intrigues et de combats – un grand État sikh comprenant Pendjab et Cachemire.

Cette première rencontre entre le roi de Lahore et Allard se situe en 1822. Après s’être assuré qu’il ne s’agissait pas d’un émissaire britannique, Ranjit Singh confia à J.F Allard (et à son compagnon de route Jean-Baptiste Ventura), le soin de former et de commander, sous son autorité immédiate, un corps de troupes d’élite sur le modèle français. Allard créa ainsi une première brigade spéciale (Fauj-i-Khas), brigade dénommée « française » par les populations du Panjâb et nommée « French Legion » par les services de renseignement britannique.

Mais avant d’en arriver à une véritable armée, Allard doit d’abord convaincre le roi de Lahore.

Allard se voit confier par Ranjit Singh, quelques hommes à entraîner. L’ancien capitaine des Hussards le fait bien et vite. Puis il reçoit une centaine d’hommes dont il fera les futurs officiers instructeurs de la future armée de Lahore. Ranjit Singh se rend vite compte du parti qu’il peut tirer de la grande expérience militaire d’Allard. On passe de la centaine d’hommes au régiment, puis à la brigade et enfin à la division. En peu de temps une armée de plusieurs milliers d’hommes très entraînée est mise sur pied. Allard utilise les grades et les insignes de l’armée impériale et les ordres sont donnés en français.

En 1827, Allard et Ventura firent venir à Lahore deux anciens frères d’armes – Claude-Auguste Court et Paolo Avitabile – qui formèrent à leur tour chacun leur propre brigade. Au point que, vers 1830, environ 10 000 hommes (soit le tiers des forces régulières de Lahore…), se trouvaient directement placés sous commandement français. L’efficacité de ces brigades était d’ailleurs telle qu’en 1835 le reste des troupes régulières du Panjâb fut réorganisé selon ce système français.

Le quartier général de ces brigades était à Lahore, où le Maharaja les avait réparties tout autour de la ville, mais les responsabilités de leurs commandements entraînèrent ces officiers français dans toutes les provinces du Panjâb : de Peshawar et Multan à la frontière anglaise, et jusque dans l’Himalaya. Ces fonctions militaires étaient d’ailleurs doublées d’obligations administratives et fiscales. Ces officiers portèrent un vif intérêt non seulement aux arts du Panjâb, mais encore à son histoire et à ses antiquités : entreprenant les fouilles archéologiques du site bouddhique de Manikyala ; collectionnant pièces de monnaie et recherchant les traces des campagnes qu’Alexandre le Grand avait menées dans ces régions.

Très vite, cette nouvelle armée entre en action car les princes dissidents sont nombreux et chaque fois les dissidents sont écrasés. L’armée d’Allard triomphe à chaque fois. Les recrutements se font sur la base du volontariat mais s’agissant d’un peuple guerrier, il est aisé d’augmenter le nombre de soldats dés que le besoin s’en fait ressentir.

Sur un plan purement militaire, l’armée du royaume changera de dimension. En  1819, il y avait 7748 fantassins, 750 cavaliers et 3577 autres soldats. En 1838, il y aura 26617 fantassins, 4090 cavaliers et 10795 autres soldats.

Allard est non seulement le généralissime des armées du Royaume de Lahore, mais il est devenu le second personnage du royaume ; il habite un palais et son escorte est formée d’un régiment entier. On peut ajouter que cet homme qu’est Jean-François Allard en impose. Nous avons trouvé dans la « Gazette politique et littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne » la description physique du général Allard : «d’une taille moyenne, d’une belle figure, d’une physionomie douce et fière ; son langage est net et précis, sa voix très agréablement accentuée, son ton modeste. Il porte une longue barbe blanche qui se détache sur des moustaches et favoris noirs. Ses cheveux sont gris ; mais tout son extérieur annonce la force d’une maturité puissante, et ses yeux brillent d’un éclat et d’une vivacité extraordinaires. M Allard est le type achevé de ces races d’élite, nées pour le commandement militaire. »

Un nombre restreint d’obligations étaient imposées à ces officiers étrangers dont les plus élevés en grade, les généraux français et italiens, occupaient des postes-clef au sommet de la hiérarchie militaire et politique de l’Etat: porter la barbe, ne pas fumer et se marier avec des dames locales était ce que Ranjit Singh leur demandait courtoisement, mais fermement. Le moyen le plus sûr, pensait-il en songeant à cette obligation dernière, de les attacher plus étroitement à cette terre où ils servaient. Et le Maharaja ne s’était guère trompé sur ce point.

Allard va donc épouser une très jeune princesse, nièce du roi ; il s’agit de Bannou Pan Deï, à propos de laquelle un grand nombre d’informations existent encore, affectueusement conservées par leurs descendants en France. Née à Chamba, dans l’actuel Himachal Pradesh, de la lignée royale de cette très ancienne dynastie rajpoute du piémont himalayen, elle avait été capturée par le général français lors des opérations du Fauj-i-khas dans ces régions. Le général Allard, frappé de la beauté, de l’intelligence et de la vivacité de sa petite captive, lui avait fait donner une éducation. Puis, dès qu’elle en avait eu l’âge, il l’avait fin 1825 ou début 1826 épousée “selon les usages et les rites du royaume de Lahore”. Il avait quarante ans. Elle devait en avoir douze. Leur premier enfant, Marie-Charlotte, mourut à six mois en novembre 1826.

Si Allard et Court avaient chacun une seule femme, Ventura et Avitabile (les deux italiens…) suivirent aussi les conseils de Ranjit Singh au point de se doter de splendides harems rivalisant avec ceux des plus hauts dignitaires du royaume.

Ranjit Singh fut très influencé par l’habileté de ces officiers français en diplomatie. De 1823 à 1827, ils furent souvent associés aux décisions concernant les régions frontalières et l’établissement des relations amicales entre Lahore et les petits souverains musulmans et les chefs des tribus à la frontière nord-ouest. Avita bile fut nommé Gouverneur de Wazirabad et il a assuré la paix dans la région. L’influence des français est telle que vers 1830, le Royaume de Lahore adopte le drapeau français et l’emblème blanc des Bourbons.

Il est intéressant à noter que le rapport que les Généraux avaient avec la France et ce qu’ils essayèrent d’accomplir en encourageant Ranjit Singh à initier une communication directe avec le gouvernement française.

Mais même au fait de sa gloire au Royaume de Lahore, Allard n’a pas oublié la mère patrie ; la France lui manque. Il souhaite faire un voyage en France. Il s’en ouvre au Roi (Ranjit Singh) qui lui donne son accord mais à condition qu’il laisse ses enfants à Lahore. Allard lui répond « mais Sire mes enfants, mais c’est pour eux que je veux aller en France pour qu’ils soient élevés dans la pratique de leur culte et dans le vœu de leur religion ». A ces mots, le roi ne résista plus.

Jean-François Allard et Bannou Pan Deï avaient en 1834 quatre enfants vivants quand le général obtint, contre promesse de son retour, un congé pour emmener son épouse et sa petite famille en France. La raison qu’il avança auprès de Ranjit Singh fut, comme on l’a vu,  qu’il voulait que ses enfants fussent élevés dans la religion catholique. Celle qu’il publia dans les journaux français en 1836 fut que, bien plus âgé que son épouse et exposé aux hasards de guerres incessantes dans la province de Peshawar dont il était le gouverneur militaire, il craignait de mourir avant Bannou Pan Deï qui, restée hindoue, et selon la tradition rajpoute très vivante dans Chamba comme dans le royaume du Penjab, devrait alors se brûler vive et laisser leurs cinq petits enfants orphelins. Cinq enfants en effet, car Bannou Pan Deï était enceinte du cinquième quand ils se mirent enfin en route de Lahore pour aller s’embarquer à Calcutta, et c’est dans cette ville que naquit la petite Félicie le 2 février 1835.

Son arrivée à Bordeaux, en 1835, prit bientôt l’allure d’un retour triomphal. Tou te la presse en parla et, lors de son séjour à Paris, les salons s’arrachèrent alors le général. Le général Allard installa d’abord son épouse et leurs enfants dans une propriété récemment acquise dans sa ville natale de Saint-Tropez. Il se rendit ensuite à Paris pour régulariser sa situation administrative et préparer son retour dans le Penjab. Il y fut reçu par les plus hautes autorités civiles et militaires, à commencer par le roi Louis-Philippe et le premier ministre.

Le « Journal des Débats » de l’époque (nous sommes en octobre 1835) mentionne en des termes enthousiastes le séjour en France du Général Allard : « M Allard est depuis quelques mois en France, et depuis quelques jours à Paris. Nous avons été assez heureux pour passer une soirée avec lui, et nous nous félicitons d’autant plus que nous sommes en mesure de donner à nos lecteurs quelques détails sur cet homme vraiment remarquable, et sur le curieux pays où il a transporté, il y a seize ans, notre organisation militaire, le respect de notre nom, notre uniforme et notre drapeau. ». On voit toute la curiosité admirative que le nom d’Allard suscite en France.

Le gouvernement français décida alors de le nommer agent de France (ambassadeur) à la cour de Lahore. De retour à Saint-Tropez, le général régularisait son mariage avec Bannou Pan Deï conformément aux lois françaises, et tous deux reconnaissaient immédiatement leurs cinq enfants, “objets incessants de leur sollicitude” comme le précise l’acte de mariage suivi de la reconnaissance conservé dans les registres de la mairie de Saint-Tropez.

Alors qu’il préparait à Paris sa nouvelle mission à Lahore, le général Allard avait fait connaissance de Félix Feuillet de Conches, alors chef du protocole au ministère des affaires étrangères et membre de la Société asiatique de Paris. Personnage fort érudit et curieux, totalement immergé dans la vie politique et culturelle parisienne, Feuillet de Conches était, entre autre passe-temps, un passionné des Fables de La Fontaine dont il avait acheté nombre d’exemplaires ouverts (non reliés) de l’édition Didot de 1827. Il avait pris coutume de confier un exemplaire des deux tomes des Fables à ses amis diplomates partant à l’étranger, orient ou occident, en les priant de bien vouloir les faire illustrer sur place, en emplissant les vides, par un artiste local. Il reste aujourd’hui de cet étonnant programme une centaine d’illustrations de ces fables faites par 46 artistes européens (français, anglais, allemands, belges, suisses, italiens, et un américain), alors qu’en 1862 sa collection orientale comprenait 62 aquarelles signées de Che Tien, un artiste de Pékin, mais aussi 20 aquarelles anonymes de Canton, 20 dessins provenant des Indes néerlandaises, d’autres illustrations venant de Perse, d’Egypte, d’Ethiopie, du Japon. Et, fleuron de cette collection orientale, 59 miniatures réalisées par Imam Bakhsh Lahori, un artiste du Penjab, sous la direction des généraux Allard, puis peut-être Ventura.

Il est ainsi amusant de voir que les fables de la Fontaine, dont une partie est d’inspiration indienne (voir notre article sur La Fontaine), vont ainsi être illustrées par un artiste indien, choisi par le Général Allard.

Le général Allard joignit à ses bagages les deux volumes des Fables de La Fontaine, à côté de la lettre du roi de France adressée au Maharaja du Penjab. Il ne lui restait plus, sitôt arrivé à Lahore, qu’à les confier à un artiste penjabi. Il n’eut pour cela pas grandes recherches à faire. Les généraux français et italiens au service du royaume sikh du Penjab s’étaient presque dès leur arrivée à Lahore, et, bien avant parfois, depuis son séjour en Perse en ce qui concerne Claude-Auguste Court, passionnés pour l’histoire et l’archéologie, les moeurs et les coutumes des pays dans lesquels ils avaient vécu ou voyagé.

A Paris Allard rencontrera à deux reprises le Comte Rodolphe Apponyi ce jeune aristocrate austro-hongrois, attaché d’ambassade à Paris, qui participe à la vie mondaine de la capitale et qui laissera un récit précis de sa vie parisienne (« 1826-1850, 25 ans à Paris »).

Le 18 novembre 1835 et le comte écrit à propos d’Allard : « J’ai vu dernièrement chez lady Granville le général Allard ; je l’avais déjà vu et rencontré plusieurs fois sans avoir pu lui parler. Il aurait une assez belle figure s’il n’était obligé de se conformer à un usage du pays de Lahore qui exige, pour un homme de son rang, une barbe très bizarrement arrangée, à moitié noire, à moitié blanche. Il a beaucoup d’esprit naturel et une grande facilité pour toutes choses. »

Le même comte le 16 mai 1836 :

« J’ai rencontré ce soir, chez M Thiers, le général Allard. Il va retourner bientôt à Lahore par Rio de Janeiro, le Cap, l’Ile Bourbon, Calcutta et Delhi, pour rejoindre  Ranjit Singh ». Le comte nous apprend que Allard est venu en France avec le fils adoptif de Ranjit Singh, Sed Poor. Il précise : « Le jeune Seed Poor reste en France sous le nom d’Achille Allard. Son éducation est a été confiée par le gouvernement français à M. Blanqui aîné, directeur de l’école spéciale de commerce. Le Général Allard retourne à Lahore avec e  titre et les fonctions de chargé d’affaires du roi des Français auprès de Runjeet Singh. Il emporte avec lui une riche provision d’armes de toutes espèces, des sabres, des cuirasses, des fusils et un parc d’artillerie en miniature. ». Dans tous les documents que nous avons consultés, c’est le seul qui mentionne cette histoire du fils adoptif du roi de Lahore qui restera en France.

Le gouvernement français facilita son retour (en 1836) à Calcutta sur un bâtiment de la marine nationale. Lors de sa réception officielle à la cour de Lahore, Allard remit une lettre du roi Louis-Philippe adressée au Maharaja Ranjit Singh.

A partir de 1835, Feuillet de Conches s’emploie à réunir des dessins venant d’Égypte, d’Abyssinie, de Perse, d’Inde, de Chine, du Japon. Sa profession favorise ses missions à l’étranger et les relations avec les ambassadeurs. Les miniatures indiennes, l’un des plus beaux ensembles cohérents de miniatures indiennes du XIXe siècle, sont exécutées par Imam Bakhsh, grand artiste du Panjab protégé par le Maharaja. Leur origine est liée à l’histoire : appelés à l’organisation d’une puissante armée par le Maharaja Ranjit Singh (1780-1839), fondateur du royaume sikh du Pendjab, Jean-François Allard et Jean-Baptiste Ventura, anciens officiers de l’armée napoléonienne, s’installent à la cour de Lahore. Dans le cadre de relations diplomatiques avec la France, Feuillet de Conches se lie d’amitié avec eux et ils accèdent à sa demande. En 1837-1838, Allard surveille lui-même l’exécution des peintures que Feuillet de Conches définit comme chefs-d’oeuvre, où les ciels sont d’or et les eaux d’argent.

C’est à Peshawar que la mort surprit le général Allard, en janvier 1839. Sa tombe est située à Lahore, dans le jardin de sa résidence d’Anarkali, où son corps fut inhumé.

Son corps, rapporté à Lahore par les vétérans du Fauj-i-khas, infanterie et cavalerie réunis, reçut les honneurs militaires dans toutes les villes du royaume qu’il traversa. Il fut enterré à Lahore au cours de funérailles que l’on pourrait qualifier de nationales, six régiments formant dans la capitale du Penjab la haie d’honneur entre sa résidence officielle d’Anarkali et le jardin de son baradari où allait se dérouler l’inhumation. Le général français fut déposé entre deux de ses enfants morts en bas âge. Il y repose encore aujourd’hui.

Bannou Pan Deï assura seule, avec l’aide de sa belle-famille, des amis de son mari et du général Ventura, l’éducation des cinq enfants. Elle vécut dans le souvenir extraordinairement fidèle à la mémoire de son époux. Elle s’éteignit dans sa bastide de Saint-Tropez le 13 janvier 1884, et elle repose toujours dans le caveau de la famille Allard, dans le cimetière marin de Saint-Tropez.

Lorsque Ranjit Singh meurt (en 1839), quatre de ses épouses officielles et sept de ses concubines esclaves se feront ”satî” (elle se feront brûler vives) sur son bûcher funéraire. Son Etat paraissait solide mais ne survivra pas bien longtemps à la mort de son fondateur. Sa succession sera difficile (ses quatre premiers successeurs décédant dans les six années suivantes…), si bien que les Britanniques annexeront finalement le Pendjab et l’essentiel de ses Etats, dès 1846-1849.

Sources

Article : « Les Fables de La Fontaine aux Indes, Imam Bakhsh Lahori et L’école artistique de Lahore « de Jean-Marie Lafont

Article : « Les Mille et une Fables de la Fontaine ou Le Baron Félix Feuillet de Conches au Pays du Mogol » de Christiane Sinnig-Haas, Conservateur du Patrimoine

Gazette Politique et Littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne (19/10 135 et 12 nov 1835)

Note : le portrait de R Singh qui figure sur cette page est tiré du Livre ” Maharaja Ranjit Singh, Lors of the five rivers” de Jean-Marie Lafont.

Sources « Les Fables de La Fontaine aux Indes, Imam Bakhsh Lahori et L’école artistique de Lahore « de Jean-Marie Lafont Correspondance de Victor Jacquemont Le Journal des Débats Photos : Collection particulière de Jean-Marie Lafont

(l’intégralité de cet article est disponible sur : www.indiablognote.com)



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A propos de l'auteur

Nous sommes expatriés à Bombay depuis juillet 2008 et nous partageons sur notre blog notre découverte et maintenant notre passion pour l'Inde. Nous regard sur l'Inde est très varié : films, lectures, société, civilisation indienne, les français dans l'histoire de l'Inde, recettes de cuisines, insolite, vie quotidienne, bonnes adresses de Bombay.

2 commentaires

  1. Merci Yves de votre commentaire ; vous pourrez lire la version intégrale del’article sur notre blog http://www.indiablognote.com. Nous irons prendre des photos de ces Waterloo Mansions et vous les enverrons bien volontiers.
    Sur notre blog vous trouverez aussi plusieurs articles sur les français qui se sont illustrés aux Indes au cours des trois derniers siècles.
    Bien cordialement

  2. yves vander cruysen on

    Bravo pour votre récit sur l’épopée indienne de Jean-François Allard.
    Nombreux ont été les soldats qui, au lendemain de Waterloo, ont dû changer de vie, de métier, voire s’expatrier.
    Ce fut surtout le cas pour les soldats Britanniques. Rendus inutiles par un siècle de paix, ils reçurent des terres dans les colonies et baptisèrent leur nouveau lieu de vie du nom de … Waterloo.

    A Bombay aussi, il existe des traces de Waterloo. Il s’agit des WATERLOO MANSIONS, vaste immeuble situé juste à côté du plus prestigieux hôtel de Bombay.

    Puisque vous semblez passionnés par l’histoire et aimez la partager, pourriez-vous m’en dire un peu plus sur ce site et, le cas échéant, m’envoyer quelques photos récentes.

    D’avance, merci.

    Yves VANDER CRUYSEN
    Conservateur du champ de bataille de Waterloo
    299 route du Lion à B 1410 Waterloo (Belgique)
    yvdc@waterloo1815.eu.

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