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Knez Mihailo : flâner dans le centre de Belgrade

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Knez Mihailo est l’un des lieux les plus incontournables de Belgrade. Ce n’est pas qu’une rue commerçante, où se côtoient les restaurants, les cafés et leurs terrasses, les boutiques de luxe ou de grande consommation ou encore quelques centres culturels et édifices architecturaux… Flâner dans la rue Knez Mihailo, c’est une invitation à découvrir Belgrade au-delà des évidences, à observer et à chercher ce que la capitale de la Serbie a vraiment à révéler comme vérité sociale…

 Qu’est ce que flâner dans Belgrade ? Est-ce comme Baudelaire dans le Paris qu’évoque Walter Benjamin dans un texte qui lui est consacré, témoigner d’une vérité sociale de notre siècle ? Et de quelle vérité s’agirait-il ? Ou alors la ville verlainienne qu’est Belgrade nous obligerait-elle là encore à développer notre activité et notre regard autrement sans chercher à établir par une simple promenade sans but un diagnostic du présent ?

Puisque Belgrade refuse d’offrir aux sens des satisfactions faciles et de favoriser l’inspiration lyrique, on trouvera dans la vie même qui l’agite une source de poésie que ne possèdent pas les murs et les édifices.

On continuera donc à privilégier la petite forme des rimes impaires et la musicalité légère des assonances faussement naïves, l’anecdote et les rencontres, l’événement futile et évocateur à la convocation passionnée des réalités ultimes et du sens de l’histoire. Les kobolds de Verlaine domineront les mille ans de souvenirs enfouis de Baudelaire.

On finira donc par aimer Belgrade avec la discrétion et la pudeur d’une offrande. Il ne s’agira pas d’un amour passionnel aux grandes envolées mais de ces amours qui s’insinuent progressivement, de ces attachements qui ne se révèlent véritablement à notre propre esprit que par le manque causé par l’absence ou l’éloignement. Le retour en soi permet d’extirper du souvenir les hérissements inutiles de la mémoire.

Belgrade n’est résolument pas aimable pour ses musées aux riches collections, ses paysages grandioses, ses oeuvres inoubliables, mais pour cette succession de moments particuliers typiquement belgradois que sont, par exemple, les promenades répétées sur la Knez Mihailo pour aller et repartir du Kalemegdan.

La Knez Mihailo est certainement une des artères commerçantes d’Europe les plus agréables et dépasse de loin ses concurrentes dublinoises, budapestoises et même moscovites. Le vieil Arbat lui même semble froid et très isolé en face de la grande rue vers laquelle on ne cesse de revenir.

La prolifération irrépressible des magasins n’a cependant pas tué l’âme d’une artère qui demeure hautement symbolique d’une manière serbe d’envisager la vie avec légèreté tout en lui conférant une profondeur soudaine, prête à se révéler à tout instant dans un surgissement inattendu d’exubérance.

La Knez est à l’image des musiques traditionnelles, un endroit à la gaieté mélancolique, on y célèbre des mélodies qui donnent envie de danser, consolés par le chant qui réconforte et attriste en même temps. Les orchestres et les fanfares de cuivre y donnent parfois des concerts improvisés.

En Serbie, on connaît mieux qu’ailleurs ce sentiment qui fait de la fête un moment de conjuration de la mort, une suspension de l’irrévocable.

Alors la gaieté permanente de la Knez prend des allures de pieuse procession désordonnée, où l’on sacrifie aux dieux du désir des objets de toutes sortes qui s’évanouissent aussitôt qu’apparus dans la ronde des possibles à la manière de particules appelées à retourner au néant dès leur surgissement dans le champ de la réalité palpable.

L’envie de consommer y est presque de l’ordre de l’expérience esthétique. On ne chantera jamais assez la profondeur d’âme que confère le souci de l’élégance lorsqu’il n’est pas besoin de plaire aux autres mais souci de soi, à l’image des exercices de réflexion de l’antiquité. Les Stoïciens romains eux mêmes ne donnaient-ils pas à l’image extérieure une forme de sagesse opposée à la violence de l’ascétisme et de la privation de leurs adversaires Cyniques ou au mépris du corps des néo-platoniciens ? Sénèque ne vante-t-il pas le bonheur d’avoir un jardin qui fait l’admiration de tous, ne condamne-t-il pas ceux qui refusent absolument le luxe ? Le Talmud ne dit il pas qu’un sage qui a une tâche sur sa veste doit être blâmé ? Bien sûr, cette approche mesurée et pleine de sagesse demeurant d’une extrême rareté, on assiste avant tout à une démonstration de force du pouvoir de superficialité du nihilisme de la marchandise et de l’atomisation de l’individu dans le consommateur. Mais on porterait un jugement par trop empreint d’imprécations ascétiques, si on négligeait ce fait méconnu que la frivolité peut parfois révéler involontairement l’essentiel de la vie.

Les objets nous réifient. Ce n’est pas nous qui réifions les êtres par notre regard matérialisant, ce sont les objets eux-mêmes qui nous entraînent dans leur monde inanimé par notre défaut d’âme, comme de minuscules astres noirs exerçant un maléfique pouvoir de gravitation. A l’image des gravures représentant les sorts dans les contes fantastiques,  le consumérisme nous fait progressivement devenir des statues de pierre jusqu’à faire disparaître en nous toute trace d’humanité.

Automates d’un désir vide nous errons comme des mannequins appelés par la voix muette des objets qui volent nos désirs et deviennent nos maîtres. Mais il suffit de remèdes simples comme la patience et la mesure, le souci de sortir de l’immédiateté, l’inscription dans un temps où chaque seconde peut être une porte ouverte et non pas un temps homogène, vide et mécanique, pour reprendre le dessus sur l’ attraction fatale.

Belgrade Rue Knez Mihailova

La vraie superficialité à Belgrade ne prend pas sa source dans la Knez, qui, charriant trop d’influences, de milieux sociaux, de nationalités, se révèlant dans sa pluralité un miroir des contradictions et des charmes de la société serbe, témoigne d’une certaine forme mouvante de vérité qui nous éloigne heureusement du péril de l’insignifiance.

D’ailleurs cette frivolité côtoie harmonieusement une ouverture à la culture la plus haute dont la Knaja est tout autant le coeur battant et le symbole qu’elle l’est du souci de la mode et de l’apparence, de la légèreté du temps qui passe et de l’oisiveté heureuse.

La Knez est alors soudainement un lieu de rencontres avec la Belgrade de la culture comme en témoigne les nombreuses librairies qui la bordent.

Librairies aux allures diverses, anciennes boutiques qui ressemblent à de vieilles échoppes d’apothicaire dont les remèdes en bocal seraient de vieux livres ventrus troués par les vers et où on peut contempler en vitrine un ouvrage en français au titre mystérieux intitulé « penseurs Yougoslaves », librairies aseptisés et modernes où l’on fournit des ouvrages aux couvertures vulgaires et aux tirages assurés, librairies familiales à l’accueil enjoué où le collectionneur de souvenirs étranges et inutiles s’achètera un dictionnaire franco-serbe sans jamais chercher à apprendre la langue.

La Knez c’est également un lieu de concurrence effrénée entre les grandes cultures européennes qui cherchent à être représentées le plus au centre possible de Belgrade, L’Instituto Cervantes arbore un gigantesque drapeau espagnol, et quelques mètres plus loin, l’Alliance française continue d’incarner l’amitié franco-serbe alors que le Goethe institut présente sa discrète vitrine.

L’Europe tente de retrouver dans le saint des saints de la vie belgradoise le lien distendu avec la Serbie et de nous rappeler que Belgrade demeure depuis des décennies une séductrice au visage ingrat et au charme irrésistible, un enjeu majeur au croisement de l’occident germanique, de l’orient ottoman et de la condition adriatique, cette identité méditerranéenne si excentrée et si hétérodoxe.

Profondeur et frivolité se côtoient ainsi dans le même espace restreint, se superposent et se disjoignent, se recouvrent et fusionnent dans le flux ininterrompu de passants qui chacun emporte une pièce minuscule, une parcelle infime de temps et d’espace figeant paradoxalement par leur incessante déambulation la nuée de sentiments dont ils sont les porteurs et les flambeaux. Le flot collectif délaissant l’identité individuelle semble ainsi converger et refluer vers et depuis le Kalemegdan, Belgrade regardant sa propre histoire dans un reflet de soleil sur la pierre de la forteresse.

Les portes du parc s’ouvrent une fois accomplie la lente remontée de la Knaja et le visiteur accède ainsi après une forme de cheminement initiatique au symbole même de l’histoire belgradoise, au témoignage le plus émouvant et le plus authentique de son passé.

Avec l’aimable autorisation du magazine Eurocité ; le Think tank européen progressiste

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A propos de l'auteur
3 commentaires
  1. Coucou, ça fait plaisir de te voir 🙂 non 🙁 je ne suis pas amoureuse, mais j’aime beaucoup Belgrade, souvent méjugée de manière injuste… J’aime aussi la Croatie… Sais-tu que j’ai aimé les Balkans avant même de les connaître réellement… J’étais fan et “amoureuse” de Goran Ivanisevic… Avec le recul je pourrais trouver ça amusant, c’est fou ce que cette fan attitude m’a apporté comme envies de découvertes!

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