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Le bonheur d’Anny, maman et heureuse, à Sainte-Hélène

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Sur l’île de Sainte-Hélène, Anny n’est plus triste, ni abandonnée.


Elle ne m’avait pas oublié. Voici sa lettre.

Un voyageur est comme un réveillonneur : il oublie rapidement ses bonnes résolutions.

En voyage, on fait des rencontres. On devient souvent très proche de certaines personnes. On se promet d’échanger des lettres et des emails. Et puis, très vite, on les oublie.

Je ne suis pas différent. Dans mes voyages vers mes îles lointaines, je rencontre des personnes. Je les apprécie. Elles me font rire et réfléchir. Elles m’aident. Elles me guident. Isolées par l’océan, elles sont réservées, austères parfois, accueillantes à leur manière, naturelles et sans cosmétique.

En terminant mon billet précédent sur Jonathan, tortue de 176 ans vivant sur l’île de Sainte-Hélène, j’ai reçu un email d’Anny.

Photo Damien Personnaz/Ste Hélène/2006

Qui est Anny ?

En lisant cet email, qui me souhaitait une bonne année 2010, je me suis souvenu d’elle parce que je ne l’avais pas oubliée.

Anny était toujours restée dans mon cœur. J’ai relaté ici ma rencontre avec elle. Sa détresse face à l’enfant à naître d’un père presque inconnu et qui n’allait jamais revenir sur son île lointaine. Son histoire m’avait touché. M’avait bouleversé, en fait.

Le chagrin d’Anny, abandonnée sur l’île de Sainte-Hélène

Un amour blessé dans une île lointaine.

Celui d’Anny, abandonnée par son amoureux, sur l’île de Sainte-Hélène.

C’était le soir sur l’île de Sainte-Hélène.

ile sainte hélène escalier jamestown

Il faisait un peu frais, un vent aigre frisottait les flots gris de l’Atlantique ; le soleil tentait de percer le léger voile des nuages. Des nuées d’étincelles d’argent scintillaient sur l’océan.

Le RMS St Helena, le seul moyen d’accéder à cette île isolée, mouillait en bas des 699 marches de la « Jacobs Ladder » que j’avais gravies avec entrain, au début ; tranquillement, au milieu ; et péniblement, à la fin.

Je fumais une pipe; j’étais joyeux, tranquille et paisible, savourant un instant de bonheur, ici, loin des quotidiens anodins.

En premier plan, l’échelle de 699 marches reliant le bas de Jamestown avec le quartier du haut.

rms st helena

En contre-bas, le RMS St Helena (Photo Damien Personnaz/Ste Hélène/2007).

Jusqu’au moment où elle est arrivée. Je ne la connaissais pas et ne la verrai jamais plus.

–          Vous n’auriez pas une cigarette ?

Une femme d’une trentaine d’années, l’allure svelte malgré un léger embonpoint, visage rond mangé par des lunettes démodées, me dévisage en souriant, pas intimidée.

–          Désolé, je ne fume que la pipe.

–          Pas grave.

Et elle vient s’asseoir près de moi comme si je l’avais invitée. Pendant un moment, on ne dit rien, un peu gênés.

Elle répond à mes questions, brièvement, sans y attacher d’importance. « Oui, j’habite ici ; oui, à Jamestown ; non, je n’y travaille pas, mais je travaille là-bas ; je m’appelle Anny; il sent bon, votre tabac ».

Ensuite, elle a dit une phrase. Une seule. Mais quelques mots qui m’ont à jamais fait comprendre combien la solitude peut être douloureuse pour une jeune femme de trente ans, ici, dans cette île où Napoléon s’est étiolé deux siècles auparavant.

–     Il est parti avec ce bateau, il y a trois mois. Je viens tous les jours ici. Je préfère quand le bateau n’est pas là. Je déteste ce bateau.

–          Il ? Qui, il ?

–          Mon amoureux.

Elle prend un air lointain – douloureux? – plisse ses yeux en hochant la tête.

–          Je regrette de devoir partir demain, dis-je, pour changer un peu de sujet dont je devinais mal la tournure. Votre île est belle.

–          Il faut aimer la solitude. C’est une prison, la mer nous emprisonne tous. On ne reçoit du courrier que toutes les six à sept semaines et je n’ai pas d’ordinateur. Il m’a oubliée, je pense ; non, j’en suis sûre. Il est consultant pour le WWF. Vous connaissez le WWF ?

–          Ils s’occupent de l’environnement.

–          Ouais, c’est ça. Ils s’occupent d’environnement, c’est ça.

Anny énonce des faits sans faire de commentaire. Elle veut parler sans vouloir établir une véritable complicité, un peu comme si j’étais un bon chien ou une feuille de son journal intime. Un étranger, neutre et inoffensif. Elle fronce les sourcils et continue sans se préoccuper, semble-t’il, de ma présence.

–          Non, non, il ne reviendra pas. C’est trop dur, ici. Cela n’aurait pas marché, de toutes manières.

–          Pourquoi donc, s’il vous aime ?

–          L’amour n’a rien à voir là-dedans. Cela n’aurait pas marché, voilà tout.

Visiblement confuse du ton sec adopté, elle m’explique finalement l’histoire de cet amour tourmenté. Il ne voulait pas vivre à Sainte-Hélène, il ne pouvait pas non plus. Sa vie était ailleurs, à Londres. Et moi, Anny, je n’avais pas la force ni l’envie de vivre à Londres : trop chère, trop de monde, trop différente. Il y a aussi ma mère qui vieillit trop vite, maintenant. Non, non, mon futur est ici, dans cette prison dont les gardiens sont l’océan, les vagues et l’horizon.

Le soleil tombe doucement, le vent frais la fait frissonner. Tout à coup, des larmes perlent dans ses yeux, embuant légèrement ses lunettes, et coulent lentement sur sa joue. Son ventre rond me met sur la piste.

–          Anny, vous êtes enceinte, c’est ça ?

Elle renifle rageusement. C’est donc bien ça.

–          Il faut le lui dire. Il le sait ?

–          Non.

Elle secoue la tête de droite à gauche, farouche, comme un enfant déterminé à ne pas obéir. Elle ne dit plus rien, emmurée dans un chagrin sans issue, peut-être soulagée, peut-être se sentant ridicule d’avoir ouvert un morceau de son âme meurtrie à un inconnu.

Elle se lève en essuyant ses lunettes, me demandant si elle peut me remettre une lettre, pour lui, demain, au départ du RMS St Helena.

J’attendis Anny sur les quais, mais elle ne vint pas. Il n’y eut que les mouettes et les dauphins pour me dire au revoir.

Deux ans plus tard, cette belle fin d’après-midi reste très vivace dans ma mémoire. J’ai déjà raconté cette histoire, mais je voulais encore l’écrire. Parce que chaque fois que je déclare que je suis un amoureux des îles lointaines et isolées, les gens que j’aime s’exclament. J’aperçois dans leurs yeux des rêves d’enfants, des plages vierges, des palmiers-et-des-cocotiers. Je ne réponds rien – il ne faut pas tuer les rêves, jamais.

Aujourd’hui, en écrivant sur l’île lointaine et solitaire de Sainte-Hélène, je ressens la présence d’Anny. Je me souviens de sa solitude et de son chagrin, de son amour évaporé et de son enfant sans père.

Et voilà qu’Anny m’envoie cet email :

Cher Monsieur Damien.

Je suis Anny. Vous vous souvenez de moi ? La fille un peu grosse qui vous avait demandé une cigarette en haut de Jacob’s Ladder ? Après notre rencontre, j’ai eu honte de moi. Honte de vous avoir importuné avec mon histoire sordide. Je ne voulais pas de votre pitié. Mais vos paroles m’ont fait réfléchir, je n’avais personne à qui me confier. Ma mère n’aurait pas compris. Alors, j’ai écrit au père de mon futur enfant, comme vous me l’aviez suggéré. Cela m’a fait du bien. Mais je ne vous ai pas donné la lettre, je l’ai posté plus tard. J’ai pensé à avorter, mais j’avais honte.

Et bien, il est revenu ! Comme ça, sans prévenir. Nous avons parlé, beaucoup. Nous avons fumé des cigarettes, beaucoup (même si dans mon état, ce n’était pas une bonne chose…). Mais il ne voulait pas vivre à Ste-Hélène et je ne voulais pas vivre à Londres…

Quatre mois plus tard, Emma est née. Elle a maintenant deux ans et demi, elle est belle, je suis fière d’elle. Maman est morte l’année dernière. Je l’élève seule, mais je m’en sors, ma communauté m’aide.

J’ai eu votre adresse email par Ivy, vous savez, celle du B&B. J’espère que je ne vous importune pas. J’espère que vous allez bien et que vous êtes apaisé. Je me rappelle de vous comme un homme gentil, qui sentait la pipe ; timide aussi et triste.

Voilà, je voulais juste dire cela. Je suis maman, j’ai Emma, je suis heureuse. Merci, Monsieur Damien.

Cordialement, Anny.

Voyager, ce n’est pas uniquement rencontrer des gens et les quitter. Anny m’apprend que ce que j’écris un jour s’avère différent le lendemain ou le mois suivant. En racontant son histoire, j’écrivais les mots « chagrin », « détresse » et « désarroi ». Aujourd’hui, j’écris « heureuse », « maman » et « seule ».

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