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Les Juifs de Roumanie pendant la 2ème guerre mondiale

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L’histoire de la Roumanie témoigne d’une cohabitation paisible au fil des siècles des communautés roumaine et juive. Pourtant, la montée en flèche de l’extrémisme roumain dans les années ’40 a eu de graves répercussions sur la situation des Juifs de Roumanie.

 

Les Roumains et les Juifs pendant la Shoah


La Shoah a montré à l’humanité tout entière les effets dévastateurs de la haine nourrie d’idéologie. Des centaines de milliers de Juifs de Roumanie ont été déportés par l’armée et la gendarmerie roumaine dans les camps de Transdniestrie où nombre de prisonniers ont trouvé la mort.


Pourtant, la guerre et ses horreurs n’ont pas réussi à effacer toute trace d’humanité et les gens, à la fois Roumains et Juifs, ont continué à s’appuyer mutuellement. Le docteur Abramovici Suhar, ancien président de la communauté juive de la ville de Campulung Moldovenesc, dans le nord de la Roumanie, remémore au micro le début de la détérioration des rapports entre les deux communautés :
« Avant la montée de l’extrême droite, les Juifs menaient une existence prospère en territoire roumain, aux côtés des Roumains. Mais, la situation allait changer. Je me rappelle un incident ayant pour protagoniste un rabbin de la ville de Câmpulung Moldovenesc, appelé Rubin. C’était un personnage très intelligent, ce Rubin là, auquel tout le monde demandait conseil. Or, un jour de Yom Kippour, une bande de hooligans, extrémistes ou pas, je ne m’en souviens plus, est entrée en force dans sa maison, a jeté toutes ses affaires dans un chariot auquel elle a attelé le rabbin lui –même. Ainsi, Rubin fut-il obliger de tirer le chariot sous les regards de toute la communauté. Un grand affront désapprouvé par beaucoup de citoyens dont le prêtre orthodoxe Bicealca qui a demandé aux extrémistes de lui permettre de tirer lui aussi le chariot pour aider le rabbin. Une demande refusée ! »

De tels moments de solidarité humaine sont intervenus même sur fond de haine générale. Abramovici Suhar s’en souvient :
« A Dorohoi, il y avait un commandant et son ordonnance juive. Ils sont partis ensemble sur le champ de bataille et ils se sont fait assassiner le plus probablement par les Russes. L’ordonnance juive a tenté de sauver son commandant, se postant devant lui pour parer la balle qui approchait. Mais la balle a percé sa poitrine et celle de son commandant roumain. Ils ont été enterrés côte à côte, puisque les cimetières roumain et juive étaient proche l’un de l’autre. Pendant les funérailles, les esprits se sont échauffés et on a ouvert le feu sur les Juifs du village: ce fut là le début du pogrome de Dorohoi qui a fait une centaine de morts dans les rangs des Juifs. C’est un épisode d’autant plus tragique qu’il s’est déclenché pendant l’enterrement d’un soldat roumain de souche juive qui s’était sacrifié pour protéger son commandant roumain. C’est ça la réalité. Un de mes parents, blessé à la main, a survécu au pogrome en mimant la mort, derrière une montagne de cadavres. Une fois les assaillants partis, il s’est sauvé, il s’est fait plâtrer la main et il a survécu à cet épisode tragique intervenu lors du retrait de l’armée roumaine de Bessarabie. »

Une fois la guerre finie, un profond soulagement se fait remarquer chez tous les belligérants. Les Juifs souhaitaient avoir leur propre pays et nombre d’entre eux se sont impliqués dans des activités sionistes. Abramovici Suhar a célébré la fin de la guerre à Dorohoi, localité où il s’est installé avec sa famille :
« Je me souviens d’un fait particulier. Nous, on avait intégré différentes organisations sionistes au moment où la guerre a pris fin. Le 9 mai, jour de la capitulation de l’Allemagne, nous avons tous gagné le centre-ville. Un orchestre formé de réfugies juifs, d’officiers roumains, russes, anglais et américains jouait sur la Place de l’Hôtel de Ville. Les cérémonies marquant la fin de la guerre ont débuté par l’Hymne de la Royauté roumaine salué par tous les officiers sur place, quelle que fût leur nationalité : russe, anglaise ou américaine. Ensuite, ce fut le tour de l’Hymne soviétique suivi par celui américain, anglais et par la Marseillaise. A un moment donné, la chorale des organisations sionistes juives s’est mise à chanter l’Hatikva, l’hymne juif et tous les officiers présents, roumains, russes, américains, anglais ont salué. Je tiens à vous raconter cela parce que, à ce que je sache, ce fut pour la première fois dans l’histoire mondiale que toutes les forces alliées aient rendu les honneurs à l’hymne juif, Hatikva. »

La fin de la Guerre a marqué le début d’un refroidissement des relations roumano- juives. Une fois créé l’Etat d’Israël, bon nombre de citoyens roumains d’origine juive s’y sont installés ce qui fait que la communauté juive vivant actuellement en Roumanie ne recense plus que quelque 9.000 membres.


Les débuts de la déportation des Juifs de Roumanie


C’était il y a 75 ans, le 9 octobre 1941. Au total 140.000 Juifs de Roumanie ont disparu dans les camps de concentration. Même sort, dans les camps nazis, pour 130.000 autres Juifs de la Transylvanie du nord, territoire entré dans la composition de la Hongrie en 1940. 

juifs de roumanie en transdnistrie

La « chasse » aux Juifs de Roumanie commence en 1937, lorsque le gouvernement de l’époque adopta la loi raciale. Le 21 janvier 1938, le Décret 169 révise la nationalité roumaine et 225.222 personnes, c’est-à-dire 36,5% des Juifs roumains, la perdent. La persécution des Juifs continue à l’époque du gouvernement germanophile dirigé par Ion Gigurtu à partir de l’été 1940. Le 8 août 1940, suite à une proposition du premier ministre Gigurtu, le roi Carol II signe le Décret – loi portant sur l’état juridique des habitants juifs de la Roumanie. Le document introduit des mesures discriminatoires pour les Juifs roumains, dont l’inégalité devant la loi, les obligations fiscales ou le travail physique, l’interdiction d’acquérir des propriétés, leur élimination de l’appareil administratif, la ségrégation dans l’enseignement ou encore l’interdiction de porter des noms roumains. Un second décret interdit de manière explicite les mariages mixtes, sous peine de prison ferme de 2 à 5 ans.  

Le 23 août 1939, l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique signent le célèbre pacte Ribbentrop-Molotov et se partagent les territoires des pays de l’Europe de l’Est. Par la suite, les 26 et 27 juin 1940, l’Union Soviétique adresse deux ultimatums à la Roumanie, lui demandant de lui céder la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Au cours du retrait de l’armée et de l’administration roumaines et l’entrée des Soviétiques, une partie de la population juive des villes de Bessarabie a hué et attaqué l’armée roumaine et applaudi les troupes soviétiques. C’est une raison de plus de poursuivre les persécutions des Juifs sur l’ensemble du territoire roumain. 

Au moment où la Roumanie reprend le contrôle sur la Bessarabie et la Bucovine du Nord, à l’été 1941, les politiques antisémites deviennent plus systématiques. Le calvaire des Juifs roumains commence le 9 octobre 1941. 

L’historien Andrei Oişteanu explique pourquoi le 9 octobre est devenu la Journée de la Shoah en Roumanie: «Par la décision du Parlement de la Roumanie, le 9 octobre, est devenu la journée nationale de la commémoration de l’Holocauste en Roumanie. C’est une date importante non seulement pour les Juifs, mais pour tous les habitants de ce pays. J’ai fait moi-même partie du conseil qui a décidé de  cette journée pour marquer le chapitre roumain sur l’Holocauste. Nous n’avons pas voulu que ce soit en janvier, lorsque l’on marque la Journée mondiale de l’Holocauste. Et pour cause. En Roumanie ce n’est pas l’Holocauste européen qui est nié, minimisé ou traité de trivial, mais le chapitre roumain. Par conséquent, nous avons préféré mettre en évidence le 9 octobre, une date qui figure dans les documents. Voici un fragment de l’ordre du préfet de Bucovine qui témoigne du fait que la déportation des Juifs de Bucovine et puis de Bessarabie dans les camps de Transnistrie a démarré le 9 octobre 1941 : «Ce 9 octobre 1941 part en train la population juive des communes de Iţcani et Burdujeni, ainsi que celle de la ville de Suceva». »

 La route vers la Transnistrie est une route vers la mort. Mais les trains de la mort commencent à quitter les gares roumaines depuis déjà le mois de juin 1941, lorsque les autorités militaires et civiles roumaines ont organisé et dirigé le pogrom de Iaşi, chef-lieu de la province de Moldavie. Une action qui cause la mort de 13.000 Juifs. Sur les plaques commémoratives se trouvant dans les gares et les synagogues des villes de Rădăuţi, Vatra Dornei, Câmpulung Moldovenesc, Gura Humorului et Suceava on peut lire que l’automne 1941, 91.845 Juifs ont été déportés de Bucovine suite à l’ordre d’Ion Antonescu, le premier ministre de l’époque. De même, pendant ces déportations de Bucovine, le maire de la ville de Cernauti, Traian Popovici, se fait remarquer en sauvant de la déportation quelque 19.000 personnes. 

L’historien Andrei Oişteanu évoque les débuts du génocide juif d’il y a 75 ans: «Ils sont partis de la gare de Burdujeni, dans des wagons de marchandises. Ceux qui boitaient ont été fusillés et laissés au bord de la route. C’est pourquoi Goebbels avait noté dans son journal que les Roumains ne savaient pas bien organiser un génocide, laissant les morts derrière, ce qui donnait naissance aux infections et aux maladies. Bien sûr, les Juifs ont été pillés, toute leur fortune a été prise, ils ont même dû remettre les clefs de leurs maisons, tout leur argent et leurs bijoux. D’ailleurs, ce même ordre disait que ceux qui cachaient les biens de valeur seraient fusillés. En fin de compte, les Juifs qui ne sont pas morts en route sont arrivés dans les camps où ils n’ont pas été envoyés dans des chambres à gaz, mais ils ont été fusillés ou ils sont morts à cause des maladies et de la famine qui régnaient dans les camps de concentration.» 

Les Juifs de Bessarabie connaissent les mêmes persécutions. En octobre 1941 des ghettos et des camps de travaux forcés sont créés dans plus de 150 localités. Entre octobre 1941 et août 1942, 150.000 Juifs du nord de la Roumanie y sont déportés. Environ 50.000 survivent. Les Juifs de Bessarabie sont assignés aux travaux forcés, notamment à la construction de routes. C’est la situation des enfants qui est la plus impressionnante, la plupart perdant leurs parents et leurs proches. 22% des déportés sont des enfants. Environ 20.000 enfants perdent la vie à cause de la faim, du froid et des maladies.    Le 9 octobre 1941, c’est le commencement de la fin pour les quelque 700.000 personnes de la minorité juive de la Grande Roumanie.


Déportation des Juifs du nord de la Transylvanie


Le 19 mars 1944, Hitler ordonnait à l’armée nazie d’occuper la Hongrie et faisait installer à grands renforts un nouveau gouvernement porté par le Parti des Croix fléchées, de la mouvance fasciste et antisémite. De son nom de code « Margaret », cette opération avait été conçue par le Reich afin d’éviter une éventuelle sortie précipitée de la Hongrie de la conflagration, comme cela avait été le cas pour l’Italie en 1943. Un plan similaire d’occupation de la Roumanie devait également être mis en œuvre – l’ambassadeur hitlérien à Bucarest, Manfred von Killinger, avait déjà sur son bureau l’opération « Margaret II »…

L’arrivée au pouvoir des Croix fléchées dirigées par Ferenc Szálasi a provoqué une vague massive de persécutions antisémites dans le nord de la Transylvanie, occupée alors par la Hongrie en vertu de l’arbitrage de Vienne du 30 août 1940. Selon les sources, en seulement quatre mois, de mai à octobre 1944, 150 à 200 mille Juifs ont péri dans les camps de concentration nazis. Une quinzaine de milliers d’entre eux avaient déjà été déportés entre 1941 et 1944. Au cœur de la Hongrie, des centaines de Juifs ne sont même pas arrivés dans les camps d’extermination, étant sommairement exécutés et jetés dans le Danube.

 

70 ans sont passés depuis les premières persécutions antisémites du nord de la Transylvanie. La population magyare et roumaine des lieux tentait tant bien que mal d’aider, voire de cacher, ces opprimés. En 1941, Gheorghe Moldovan était élève à Brasov, région administrée toujours par Bucarest. En 1997, il a raconté au Centre d’histoire orale de la Radio roumaine comment une organisation de défense des Juifs avait vu le jour :« Après que la Transylvanie du nord est passée à la Hongrie, la maison du prêtre Macavei de Blaj a accueilli plusieurs réfugiés de Gherla, dont le professeur Mihali Semproniu et son épouse Natalia. Nous habitions tous le même immeuble, au centre de Brasov. C’était des gens extraordinaires, de bons patriotes qui avaient créé une association. Ils aidaient les Juifs de la Transylvanie devenue hongroise et de Roumanie. C’est le professeur Semproniu qui dirigeait cette association et je m’y investissais aussi. J’étais celui qui se rendait chez des familles juives pour les convoquer aux réunions, organisées régulièrement. Je visitais les Veiss, Grun, Holtzinger et Menden. D’autres personnes allaient informer les autres familles car il y en avait un certain nombre. Les gens se réunissaient notamment chez le professeur Semproniu, et parfois ailleurs ».

 

Les organisateurs passaient la frontière pour rester en contact avec ceux qui avaient besoin d’aide. Parmi les petits succès de l’organisation, il convient de mentionner la protection des Juifs de Roumanie, victimes des persécutions raciales. Gheorghe Moldovan. « Le prêtre Macavei était, à l’époque, le représentant de notre pays à Budapest, car nous n’y avions pas d’ambassade. Il dirigeait  un groupe de prêtres, qui recueillait des informations relatives à la situation des Roumains et des Juifs de la Transylvanie occupée. Un Juif du nord de la Transylvanie, dont j’ignorais le nom, venait à Blaj. Il passait clandestinement la frontière pour rejoindre le professeur Mihali et les autres. Ils aidaient les Juifs venant de Hongrie à entrer en Roumanie, d’où ils partaient ensuite pour Israël ou ailleurs, en quête de liberté. Ce groupe a fonctionné de 1940 à 1948. Les Juifs de Blaj étaient assez nombreux. Ils avaient aussi une synagogue. Comme ils étaient protégés par cette association, rien de mal ne leur est jamais arrivé. Ils ont pu travailler tranquillement, sans être déportés ni envoyés dans les camps de travaux forcés. Le professeur Mihali surtout était très actif. Il venait en aide à quiconque en avait besoin. Aux cotés du prêtre Macavei, il intervenait auprès de toutes les autorités, à Blaj ou dans les localités avoisinantes. C’est ainsi qu’il est parvenu à épargner à ces gens  tout malheur, toute forme d’oppression. Son activité fut très intense. Madame Mihali se rendait dans le nord de la Transylvanie. Elle avait échangé la maison qu’elle possédait à Gherla contre une propriété à Bucarest. Chaque fois qu’elle venait à Sângeorgiu de Pădure, pour des cures, elle prenait contact avec les Juifs du nord de la Transylvanie et les aidait, si besoin était. »

 

Gheorghe Moldovan a eu la chance de rencontrer un personnage légendaire, à savoir le diplomate suédois Raoul Wallenberg, le sauveur de milliers de Juifs de Hongrie qu’il a fait entrer en Roumanie. « Il les a tout d’abord sauvés de la déportation. Les Juifs des autres coins du pays étaient envoyés derrière le front, dans les camps de concentration, pas dans des camps d’extermination. Pour ceux du nord de la Transylvanie, l’enjeu consistait à leur éviter les camps d’extermination d’Auschwitz ou d’ailleurs. On organisait donc des passages clandestins de la frontière. J’ai moi-même fait la connaissance de cet homme, qui nous a maintes fois rendu visite et qui m’a remercié personnellement. A en juger d’après les descriptions que j’ai pu lire, c’était bien lui, Wallenberg. Un homme de haute taille, extraordinaire et très courageux. »

 

Le calvaire des Juifs du nord de la Transylvanie allait prendre fin le 25 octobre 1944, lorsqu’elle fut libérée par les armées soviétique et roumaine. C’était le début d’un long chemin de retour à la dignité de l’être humain.

Aut. : Steliu Lambru ; trad. : Ioana Stancescu, Andrei Popov

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L'équipe de Radio Romania International : Andrei Popov, Valentina Beleavski, Alex Diaconescu, Ileana Taroi, Alexandra Pop, Dominique, Mariana Tudose, Ioana Stancescu, Costin Grigore. ________________________________________________________________________________________________________ Découvrez la Roumanie et l'actualité roumaine sur le site de Radio Romania International

2 commentaires

  1. Au cours de notre circuit l’an passé en Roumanie j’ai cherché les traces des Juifs roumains, me posant toutes sortes de questions. Alors que la communauté juive était se nombreuse comment se fit-il que si peu subsiste? A Sighet, j’ai voulu visiter la maison d’Elie Wiesel, fermée sans aucun motif, un vague papier avec un numéro de téléphone mobile. Comme je ne parle pas roumain,je n’ai pas donné suite….A Bucarest l’entrée au musée a été difficile (j’avais laissé mon passeport à l’hôtel et on ne voulait pas me laisser visiter) visite à la Synagogue impossible (restauration????)

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