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Opéra Munich 2015 : programme et opéras à ne pas manquer en Bavière

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Quels sont les opéras à ne pas manquer à Munich en 2015? Retrouvez une sélection des meilleurs opéras programmés à Munich ainsi que le programme des opéras pour la saison 2014 – 2015… La programmation Opéra Munich 2015 a de quoi réjouir!

  • Opéra Munich 2015 en hiver

    Sommaire :

    • Falstaff par Eike Gramms le 19 février 2015
    • Wakyrie au Théâtre National de Munich jusqu’au 23 mars
    • L’arbore di Diana, un opéra en version manga au Prinzregententheater le 1er mars

    Opéra de Munich: reprise de Falstaff dans la mise en scène d´Eike Gramms



    Ambrogio Maestri en Falstaff

    On a toujours autant de plaisir de revoir la mise en scène minimaliste et efficace du Falstaff de Verdi qu´Eike Gramms avait présentée au Bayerische Staastoper en janvier 2001, l´année même où Ambrogio Maestri, qui chante Falstaff cette saison sur la scène munichoise, avait fait ses débuts couronnés de succès dans le rôle-titre à la Scala de Milan dans la mise en scène de Giorgio Strehler et sous la direction musicale de Riccardo Muti. Depuis lors le baryton pavesan, un des meilleurs Falstafff du tournant du siècle, s´est produit dans le rôle dans 25 théâtres differents de Vienne à Londres, de Salzbourg à Paris, Amsterdam ou Bussetto. C´est dire qu´il en connaît toutes les nuances et qu´en quatorze années de pratique du personnage, il en a acquis une connaissance intime qu´il distille avec un jeu de scène raffiné, pour la plus grande joie des spectateurs. Et comme la mise en scène d´Eike Gramms est essentiellement axée sur une mise en place et une mise en valeur des personnages qui sert parfaitement tant le texte que l´esprit shakespearien, on peut pleinement jouir tant des talents de chanteur que des subtilités du jeu d´Ambrogio Maestri.

    Eike Gramms et son décorateur-costumier Gottfried Pilz utilisent à bon escient un décor a minima: le plancher circulaire d´un grand plateau tournant surélevé et incliné, un rideau de scène semi-transparent, et un rideau de fond de scène qui forme une paroi circulaire qui rappelle peut-être la circularité du Théâtre du Globe et donne également l´impression que la vie n´est qu´un drôle de cirque. Un cirque shakespearien, avec son goût pour le déguisement et dirigé par de maîtresses femmes qui se refusent à servir de jouets aux hommes. Eike Gramms, qui a commencé sa carrière comme acteur notamment shakespearien, connaît bien son propos et est comme un poisson dans la Tamise pour transmettre le génie du Maître de Stratford! Qui mieux qu´un ancien acteur sait comment placer et faire se mouvoir les comédiens sur scène pour leur permettre de mettre au mieux leurs personnages en valeur? Peu de décors, tout pour le jeu théâtral!

    Eike Gramms fait l´économie de références historiques qui n´apporteraient rien à la comédie. Que l´action se passe sous Henri IV ou sous Margareth Tatcher, à Windsor ou en Ecosse importe peu. La touche british est donnée par la rousseur de la chevelure de Falstaff et surtout par les costumes pour lesquels Gottfried Pilz a abondamment utilisé le motif écossais, avec un parti pris de mauvais goût qui sert bien le burlesque de la farce: le kitsch règne en maître et les personnages sont attifés avec un art consommé de la faute esthétique Ainsi des tenues aux couleurs criardes de l´extravagante Mrs Quickly, ou du kilt et du petit chapeau melon du Dr Cajus. Falstaff, très clochard en ouverture de rideau, prend un bain de pieds tout en saucissonnant assis sur le bord du plateau. Alice et Meg sont habillées en soeurs jumelles pour tous leurs changements de costumes pour signifier peut-être la proximité de l´usage qu´en voulait faire Falstaff.


    Véronique Gens (Mrs Alice Ford),
    Susanne Resmark (Mrs Quickly),
    Gaëlle Arquez (Mrs Meg Page),
    Ekaterina Siurina (Nannetta)

    Quelques trouvailles scéniques agrémentent la soirée. Pour la deuxième scène, le plateau tournant est dressé d´une série de cordes à linges disposées en rayons concentriques, sur lesquelles des draps blancs sont mis à sécher. Eike Gramms trouve une solution ingénieuse pour la scène où Falstaff est précipité dans la Tamise. Le rideau de scène semi-transparent s´élève à hauteur du plateau pour figurer le fleuve dans lequel le malheureux est jeté. Il s´élève ensuite entièrement et un double de Falstaff descend du cintre ex machina entouré de jolis poissons multicolores. Dans la scène suivante, Falstaff vide l´eau de ses chaussures, métonymie suffisante de sa baignade forcée et de ses habits gorgés d´eau. La première partie de la scène du parc se passe elle aussi derrière le rideau, elle est baignée par la lueur bleuâtre d´un clair de pleine lune, une licorne blanche traverse la scène, suivie d´une libellule géante, des ombres sont projetées sur le rideau, des personnages fantastiques portent sur la tète des bois enluminés. Pour le grand final, le rideau est levé sur un feu d´artifices de personnages carnavalesques en costumes où le rouge et le noir dominent, une explosion vibrante de couleurs a contrario du minimalisme scénique qui a dominé tout l´opéra.

    Asher Fisch communique avec l´orchestre et le plateau en spécialiste du répertoire verdien, avec un jeu précis, souple et dynamique et un bel équilibre entre le jeu de la fosse et celui des chanteurs. Le plateau est dominé comme il se doit par le Falstaff d´Ambrogio Maestri et la très belle Alice de Véronique Gens, une chanteuse que l´on connaît davantage dans le répertoire baroque et mozartien et qui a abordé récemment avec Alice son premier rôle verdien à Baden-Baden puis à Nantes avant de le chanter cette saison à Munich. Ford devait être chanté par Simon Keenlyside qui a du renoncer à ce rôle pour lequel il a été remplacé par George Petean qui donne une prestation en dessous des attentes, peu convainquant dans l´expression de la colère et manquant de force indignée et de tragique dans le E sogno? E realtà? à la fin du deuxième acte. Si la Meg de Gaelle Arquez est délicieusement pétillante, Susanne Resmarck déçoit en Mrs Quickly en ne rendant pas suffisamment la pétulance et la splendeur verdienne de ce personnage plein de verve, avec un chant qui manque tant d´articulation que de vivacité dans la projection. Deux membres de la troupe de l´Opéra de Bavière, Goran Jurić et Kevin Conners, incarnent avec talent Pistola et Bardolfo. Ekaterina Siurina (Nannetta) et Antonio Poli (Fenton) chantent avec bonheur le jeune couple dont Ford refuse le mariage. Coutumier du rôle, Carlo Bosi chante un excellent Dr Cajus. Amoureux éconduits et atteints par la limite d´âge, Falstaff et Cajus finiront par faire contre mauvaise fortune bon coeur, ayant appris à leurs corps et à leurs coeurs défendants que tutto il mondo è burla!

    Prochaine représentation le 19 février 2015.

    Crédit photographique: Wilfried Hösl

     


    Reprise de la Wakyrie avec un plateau sublime au Théâtre National


    De la musique avant toute chose,
    Et pour cela préfère Wagner! (Verlaine revisité)

    Après le prologue de l´Or du Rhin vient la première journée et l´enchantement de la direction musicale de Kirill Petrenko se poursuit, avec pour cette Walkyrie un plateau qui tend à la perfection.

    Les grands gagnants de cette production sont Wagner, le public et le Bayerische Staatsoper. Wagner parce que Kirill Petrenko le restitue tel qu´il a écrit sa musique. La partition de Richard Wagner, rien que la partition, toute la partition, comme déjà pour l´Or du Rhin. Petrenko continue d´en donner une lecture minutieuse et concentrée, avec un contrôle attentif de l´orchestre et du plateau. Bienheureux les spectateurs qui ont un regard sur la fosse et sur la personne du chef d´orchestre et sur la relation qu´il entretient avec chaque musicien et avec chaque groupe d´instruments, et, chose tellement inhabituelle, avec chaque chanteur. Le chant ne s´élève que quand le chef en décide. Wagner, c´est donc si beau, c´est donc si compréhensible? Ceux qui en douteraient devraient faire l´expérience de cette musique sous la direction de ce sublime Maestro qui a conquis Bayreuth et est en train de bouleverser Munich et d´y créer le plus envoûtant des délires. C´est d´une telle beauté que les quelques scories de cuivres manquant à l´appel de l´unisson passent quasi inaperçues. C´est d´une beauté définitive. Petrenko fait jouer la musique de Wagner et en exprime le lyrisme comme les fulgurances sans jamais en forcer les effets.

    Alors que sa mise en scène continue de bien fonctionner, la provocation d´Andreas Kriegenburg continue de faire scandale: au moment même où l´on attend avec ravissement un des moments les plus sublimes de l´opéra, la célèbre chevauchée des Walkyries qui en introduit la dernière partie, fait lourdement piétiner les figurants représentant les chevaux des vierges célestes. Les huées, qui généralement se cantonnent aux premières, ont à nouveau fusé comme lors de la création de la mise en scène en 2012. Quelqu´un crie “Wagner!”, comme pour rappeler qu´on est ici pour en écouter la musique. D´autres, nombreux, s´exclament en demandant d´arrêter ces bruits de sabots supposés dont la partition ne contient aucune empreinte. La plupart des spectateurs se contentent de ronger leur frein et de ne piaffer qu´intérieurement. Ce n´est qu´un mauvais moment à passer après lequel les bruits des lanières de cuir, les longues rênes dont les Walkyries frappent le sol pendant que l´orchestre joue la chevauchée, ne sont plus que de vénielles quoique inutiles peccadilles.

    La distribution est aussi magique que la direction d´orchestre. La qualité ultime de l´interpétation du couple de jumeaux par Klaus Florian Vogt et Anja Kampe sont unanimement salués par un public trépignant, soulevé et hurlant des bravi enthousiastes. La voix de Vogt s´élève dans sa clarté lumineuse et dorée avec une puissance et une intensité qui en impose sans doute même à ses détracteurs qui en déplorent parfois la légèreté. Anja Kampe est une fabuleuse Sieglinde, que les scènes d´opéra du monde entier célèbrent dans le rôle, intense et passionnée avec une force d´incarnation et un feu interne brûlants, et un grand charisme pour véhiculer les émotions. Vogt et Kampe jouent ces personnages à l´apex de leurs vies, comme s´ils n´avaient vécu et souffert que pour l´instant de leur rencontre et de l´explosion instantanée de leur amour incestueux dont le fruit immédiat est un héros dont dépend le salut du monde. Il y a dans le jeu d Anja Kampe ce côté affolé, ingénu et marial qui conduit à l´évidente nécessité de l´adultère. On ne peut qu´attendre avec impatience le retour en Isolde cet été à Bayreuth de cette soprano wagnérienne faite pour chanter les grandes amoureuses crucifiées du maître de l´opéra allemand.

    Günther Groissböck, qui chante Fasolt dans l´Or du Rhin de cette production, donne un excellent Hunding et rend fort bien tant scéniquement que vocalement la brutalité haineuse et sourde de Hunding avec une basse sombre et ténébreuse d´une riche palette.

    Une bonne surprise de la soirée est le retour de forme de Thomas J. Mayer dont le Wotan avait paru bien terne dans l´Or du Rhin. On retrouve un Mayer souverain et puissant, avec un jeu magistral dans l´expression du maelström d´émotions qui animent le personnage dans la Walkyrie, cette rage exaspérée et encolérée mâtinée du désespoir d´un amour paternel qui ne se peut exprimer. Elisabeth Kulman investit le rôle de Fricka en le parant d´une impériale dignité et un chant d´une force concentrée et impérative, avec une articulation sans défaut qui rend la simplicité de son verdict parfaitement compréhensible et sans appel. Evelyn Herlitzius, qui semble manquer quelque peu de puissance et connaît quelques dérapages dans ses premiers cris de joie, déçoit à l´entame du rôle, mais offre ensuite une Brünnhilde de plus en plus convaincante. Il y a comme une véhémence adolescente, un concentré d´énergie, une force de résolution et une hargne dans le combat qui émane de cette chanteuse de petite stature. Les huit Walkyries, ses soeurs d´un autre lit, sont toutes remarquables au final de cette soirée mémorable qui se termine par une immense ovation.

    Représentations les 6, 14 et 23 mars au cours desquelles Stuart Skelton chantera Siegmund. Cliquer ici pour le chemin vers les réservations.
    Crédit photographique Wilfried Hösl

    L’arbore di Diana, un opéra en version manga au Prinzregententheater


    Il aura fallu attendre 250 ans pour que l´opéra de Vicente Martin y Soler, L´arbore di Diana, remonte les cours du Danube et de l´Isar et arrive enfin de Vienne, ville où il fut composé et créé, à Munich, où il connaît enfin sa première grâce au travail des étudiants de l´Académie August Everding et de la Haute école de musique et de théâtre dans une mise en scène de Balázs Kovalik et sous la direction musicale de Paolo Carignani qui dirige l´Orchestre radiophonique de Munich. Ce très bel opéra quelque peu méconnu a été redécouvert ces dernières années sur les scènes européennes, notamment, avant Munich, à Barcelone et Montpellier.

    La soirée commence sous les meilleures auspices avec un exposé théâtralisé d´Esteban Munoz, un jeune dramaturge chilien habillé en ado branché, qui se présente au public porteur d´un petit palmier en plastique gonflable, présenté comme un arbre de Diane d´une nouvelle espèce, le texte de Lorenzo da Ponte parlant d´un pommier. Qu´à cela ne tienne, le pot contenant le palmier recèle également quelques pommes, bio pour respecter le goût du jour. On s´amuse beaucoup de la nouvelle manière de cette introduction à l´oeuvre, dont le contenu a cependant toutes les qualités académiques requises.

    La partition de l´opéra de Martin y Soler et de Lorenzo da Ponte a été quelque peu modififiée par le metteur en scène et le chef d´orchestre pour fluidifier l´action, et avec deux ajouts: une aria pour le dieu de l´amour a été retrouvée et introduite, et un grand air issu d´une autre opéra célèbre de Martin y Soler, Una cosa rara (Ah, perchè formar non lice), a elle aussi été ajoutée. Paolo Carignani, avec sa direction d´orchestre concentrée et précise, enjouée et sportive, et l´excellent Münchner Rundfunk Orchester nous font entendre la musique jubilatoire du compositeur espagnol, qui a des accents proches du répertoire mozartien. Leur travail, et en particulier le jeu des deux clavecinistes, remporte un franc succès.

    Pour sa mise en scène, Balázs Kovalik donne une lecture adolescente du livret de Lorenzo da Ponte. Diane, déesse de la chasse et de la chasteté, défend farouchement sa virginité perpétuelle (Actéon l´apprendra à ses dépens). Elle se voit défier chez da Ponte par le dieu Amour qui finit par la vaincre. Pour Kovalik ce combat des dieux est semblable au combat intérieur auxquels les adolescents sont livrés dans leur découverte de la sexualité. Diane et ses nymphes seraient atteintes du complexe de Lolita, à l´instar de ces adolescentes qui aguichent les hommes tout en essayant de leur échapper. La Diane de l´opéra est une autre Circé: elle vit sur île avec ses compagnes qui subissent quotidiennement le verdict d´un pommier magique dont les fruits s´illuminent si elles sont restées chastes, et noircissent dans le cas contraire. Chez Kovalik, cet arbre est devenu un palmier d´un bronze métallique. Diane et ses nymphes semblent sortir de l´univers des mangas, ces bandes dessinées japonaises, avec un physique à la Mitsuki Hayase, elles ont les cheveux turquoise, des poitrines provocantes, portent des kilts coquins aux tartans bleus et blancs, et des bas bleus assortis, ont les cuisses nues, elles pratiquent les arts martiaux, et peuvent être lourdement armées (costumes de Sebastian Ellrich). Le décor d´Hermann Feuchter, trash et kitsch, dispose le palmier magique au centre d´un plateau tournant qui porte également des cubes recouverts de photos au contenu très érotique et aux couleurs criardes. A gauche de la scène, un espace d´habitation auquel on accède par un escalier, et dont les parois sont recouvertes de boiseries. L´île enchantée ne l ´est pas tellement que l´histoire voudrait le raconter, le fond de scène est formé d’ une montagne d´ordures avec ses monceaux de déchets électroniques et plastiques, que les personnages gravissent par un sentier sinueux. Quelques éléments de mobilier d´un goût tapageur complètent le tableau, comme ce fauteuil daliesque, avec son dossier en forme de lèvres et son assise de langue tendue, ou cette baignoire dorée. Des silhouettes de personnages de mangas féminins armés découpées dans le bois complètent le décor. Diane et son amoureux finiront par céder à la passion et se dénuderont pour plonger dans le bain mousse de la baignoire dorée. Le dieu Amor, chanté par un sopraniste, adore se travestir pour mieux arriver à ses fins et parvient même à séduire Daristo, macho aux multiples conquêtes, ce qui ne manque pas de donner une scène homosensuelle cocasse. Tout est bien qui finit bien, Amor est vainqueur, Diane heureuse dans les bras d´Endimione, Daristo hérite des trois nymphes et Silvio, amoureux lui aussi de la belle déesse, mais éconduit, hérite du poste de Grand Prêtre. Dans le monde très adolescent des mangas on se photographie avec des téléphones portables et on s´envoie des selfies, et si la mise en scène de Kovalik donne une réponse à la peur adolescente de vivre une relation, le besoin d´amour l´emportant sur la chasteté farouche, il laisse entier le problème de la modernité et des montagnes d´ordure qu´elle engendre, le paysage devant lequel on pose étant loin d´être idyllique.

    L´Académie August Everding est une grande école de haute qualité si on en juge par les performances de ses étudiants. Munich connaissait déjà Danae Kontora, une jeune soprano colorature grecque qui avait interprété avec grand succès l´Eurydice de Gluck au printemps dernier dans la production souterraine d´Opera incognita. Sportive, adepte du yoga, elle n´hésite pas à dénuder son corps somptueux au moment du bain avec Endimione dévoilant un trop bref moment une poitrine de rêve. Elle se joue des exigences du role avec un art remarquable et une grande agilité dans la colorature et des facilités dans l´aigu. La Grèce est à l´honneur dans cette production, puisque Endimione est interprété par le ténor Ioannis Kalyvas, avec une belle présence scénique et une voix bien projetée faite pour chanter des roles comme Don Ottavio ou Almaviva. Nikos Kotenidis, d´origine grecque lui aussi, donne un Doristo macho à la prunelle et à la sensualité ravageuses, avec un jeu très physique et une voix de basse puissante et envoûtante, dotée d´une chaleur sensuelle à damner une nymphe. Inguy Hwang chante la passion de l´infortuné Silvio avec un beau ténor lyrique. Belle prestation aussi des trois nymphes Britomarte ( Victória de Sousa real), Clizia (Florence Losseau) et Cloe (Nadia Steinhard) en lolitas pétulantes. Enfin, le sopraniste Robert Crowe, qui a prêté son concours pour incarner Amore, semble se jouer des difficultés de la colorature avec sa belle voix flûtée et le cristal de son timbre clair, et un jeu de scène délicieux, notamment dans les numéros de travesti.

    Signalons également l´idée très originale de la conception du programme, qui se présente sous la forme d´un magazine pour teenagers, avec entre autres son roman photo en guise de résumé de l´action, l´interview du metteur en scène, le récit du make up de l´affiche, les réponses du psy de service, le Dr Amor, aux questions des personnages, ou son grand test de l´amour.

    Prochaines représentations le 27 février et le 1er mars à 19H30 au Prinzregententheater. Places restantes.


    Le Bajazzo / Pagliacci d´Opera incognita au château de Nymphenburg


    La belle mise en abyme que voila! Opera incognita nous est revenu cette année au château de Nymphenburg avec les Pagliacci de Leoncavallo, qu´ici en Allemagne on appelle DerBajazzo. La compagnie Opera incognita change souvent de lieu de spectacle et plante ses tréteaux selon les disponibilités mais aussi avec une créativité inlassable: des bains populaires Müller (Müller´sches Volksbad)à l´église de la Résidence (Allerheiligen Hofkirche), du cirque Krone au château de Nymphenburg ou dans un passage souterrain quasi désaffecté. Pagliacci ne raconte pas autre chose: une troupe itinérante de comédiens vient s´installer dans une village pour une série de représentations avec ses décors vite montés. Cela fait maintenant une dizaine d´années qu´Opera incognita monte des spectacles d´opéra et cette petite compagnie dotée d´un grand dynamisme offre une série de spectacles aux villes, aux écoles, aux collectivités ou aux particuliers qui souhaitent les engager. Quelques heures de préparation et le spectacle peut commencer!

    Andreas Widermann situe l´action de Pagliacci à l´époque contemporaine et pimente quelque peu le récit: Dorothée/ Colombine joue le rôle de Nedda, elle est mariée avec Max, le chef de la troupe ambulante, qui joue le rôle de Canio, un homme jaloux et soupçonneux. Elle a pour amant Florian qui joue au théâtre le rôle de Silvio. L´histoire est connue, elle éconduit un autre acteur, lui aussi amoureux d´elle, qui ira la dénoncer à son époux. Widermann fit de Max/Canio un personnage ambigu. Alors que la troupe arrive au village, Max est habillé en drag queen et vacille sur ses hauts talons. Il embrasse Florian Silvio de manière aguichante. L´histoire serait-elle plus complexe que dans le drame de Leoncavallo? Max est ici bisexuel et sa jalousie est renforcée par le fait que sa femme couche avec son propre amant. La troupe est pauvre et Dorothée et Florian ne peuvent-ils vraiment fuir. De quoi vivraient-ils donc? Et puis le veulent-ils vraiment? L´introduction de cet élément supplémentaire ajoute une perspective à l´action. Et tout cela fait sens. Dans la salle Hubertus du château, Opera incognita joue sur un podium vide, les comédiens arrivent et dressent la toile du décor, ils sont porteurs de valises qui contiennent leurs costumes de scènes, et se vêtent et se griment tout en jouant. Avant la représentation, ils s´amusent à faire des selfies avec leurs téléphones portables.

    Opera incognita joue avec des moyens réduits: un orchestre de sept intrumentistes interprètent avec talent une version de chambre de l´opéra sous la direction d´Ernst Bartmann. Les chanteurs interprètent alternativement le rôle des acteurs de la troupe et celui des villageois. Un chariot fait office de roulotte, un drap blanc tendu reçoit les jeux d´ombres chinoises créées par les mains des acteurs.. On est dans le pur esprit de la commedia dell´arte, avec une mise en scène qui assure maints rebondissements pour un petit spectacle de grande qualité rempli de trouvailles et des comédiens chanteurs qui captivent et nous font passer une excellente soirée.

  • Opéra Munich 2015 au printemps

    Sommaire:

    • Götterdämmerung au Théâtre national de Munich le 29 mars, le 5 et 6 avril
    • Ring d´Andreas Kriegenburg au Bayerische Staatsoper
    • Le Comte Ory entre bowling et château mis en scène par Marcus H. Rosenmüller
    • Pagliacci de Leoncavallo: le 16, 21, 22 Mai au château de Nymphenburg
    • Dr Faust jr juqsu’au 23 Mai au Theater-am-Gärtnerplatz

     

    Götterdämmerung au Théâtre national de Munich

    Un crépuscule illuminé d’un feu d’artifice musical au Bayerische Staatsoper

     

    Si les dieux du Valhalla sont bien morts et si la Walkyrie a mis le feu à leur demeure, un nouveau dieu est né au panthéon wagnérien. Ceux qui ont eu le bonheur d´entendre la direction du Ring de Kirill Petrenko à Munich, dont le premier cycle s´est achevé hier soir, ont vécu des heures musicales uniques. Après Bayreuth où il dirigera une dernière fois cet été le Ring mis en scène par Frank Castorf, Kirill Petrenko s´affirme avec cette reprise du Ring munichois d´Andreas Kriegenburg comme un des meilleurs chefs wagnériens du XXIème siècle, si ce n´est le meilleur.

    Scrupuleux, minutieux, méthodique, Petrenko hante la partition qu´il visite et revisite pour en rendre la substantifique moelle avec une précision qui n´a d´égale que sa modestie déjà légendaire, ce qui a pour résultat que le public n´écoute pas l´interprétation ou la lecture que fait Petrenko de la partition, -Kirill Petrenko n´interprète pas-, il entend la musique de Wagner telle que le Maître de Bayreuth l´a composée. Il doit y avoir en amont un travail d´analyse et une compréhension intime de la structure de l´oeuvre motivés par un respect amoureux de la partition. Il doit y avoir aussi une relation de confiance avec l´orchestre telle qu´il parvient à y insuffler une cohérence et une unisson rares. Sa direction musicale se déroule avec une concentration extrême, jamais relâchée, on a l´impression de voir à l´oeuvre un athlète du plus haut niveau. Chacun des instruments, chacun des groupes instrumentaux et chaque chanteur est constamment pris en compte et soutenu. Tous les départs semblent micrométrés. Cela vaut la peine d´essayer d´obtenir une place d´où l´on peut voir le Maestro à l´oeuvre. Au moment voulu, l´index du chef se tend vers le chanteur pour indiquer le départ de voix, et Kirill Petrenko va plus loin, il indique les montées ou les descentes en puissance, ou les accélérations. Rien n´est laissé au hasard, l´orchestre et le plateau reçoivent à tout instant une parfaite attention et des injonctions toujours précises. La musique de Wagner nous pénètre dans ses couleurs somptueuses, Petrenko nous en dévoile les moindres motifs que l´orchestre exécute et détache avec une clarté incomparable et Wagner nous apparaît avec une beauté époustouflante. Ce sont des heures bénies qui passent sans fatigue.

    Le plateau du Götterdämmerung est digne de ce grand chef, avec des choeurs époustouflants au deuxième acte. Stephen Gould maîtrise vocalement la longue et difficile partie de Siegfried avec une telle énergie et un tel brio qu´on en oublie le hiatus de sa corpulence en rapport au rôle. Petra Lang joue Brünnhilde avec un engagement scénique remarquable de présence, bien que ses mimiques canines carnassières soient assez univoques dans l´expression de la hargne et de la colère. Elle dispose d´une puissance, d´un volume et de montées à l´aigu impressionnants, avec néanmoins un problème important de diction au point que le texte part souvent en bouillie, et qu´il faut alors se référer aux surtitres pour en capter le sens, mais l´intensité dramatique du personnage est parfaitement rendue. On ne peut cependant s´emp mars et les êcher d´évoquer la sublime interprétation de Nina Stemme qui avait subjugué l´auditoire il y a trois ans. Hans-Peter König interprète un Hagen calme et solide, sans véritablement d´animosité ni de hargne, avec les magnifiques graves de sa voix puissante et chaleureuse. Anna Gabler, qui interprète d´abord le rôle de la troisième Norne, joue et chante avec bonheur une Gutrune complètement déjantée. Son frère Gunther est chanté par l´excellent baryton Alejandro Marco-Buhrmester, qu´on a déjà pu entendre dans le rôle dans le Ring de Castorf à Bayreuth. On retrouve avec plaisir l´Albérich de Tomasz Konieczny, qui a triomphé dans le rôle dans l´Or du Rhin. Okka von der Dammerau mérite une mention très particulière en première Norne et plus encore en Waltraute qu´elle chante avec une fulgurance et un talent tels qu´elle en vole la vedette à Petra Lang. Le public le lui a bien rendu, qui lui a réservé un triomphe d´applaudissements, de bravi et de trépignements. Après son Erda et cette magnifique Waltraute, deux rôles qui la consacrent de manière définitive, on attend sa Geneviève dans le Pelléas et Mélisande de cet été, et on rêve de l ´entendre bientôt dans un grand rôle de mezzo. Enfin, les harmonies vocales des filles du Rhin (Hanna- Elisabeth Müller, Jennifer Johnson qui chante aussi la deuxième Norne, et Nadine Weissmann) confinent au ravissement.

    Par dessus tout, ce Crépuscule d´une beauté déchirante consacre la suprématie et le charisme wagnérien de Kirill Petrenko.

    Götterdämmerung au Théâtre national de Munich, le 29 mars, et les 2 et 5 avril.

    Crédit photographique: Wilfried Hösl


    Kirill Petrenko grandiose et impérial dans l´Or du Rhin à l´Opéra de Bavière


    Le Bayerische Staatsoper reprend actuellement le Ring d´Andreas Kriegenburg, mais peut-on encore parler de reprise quand avec la direction musicale de Kirill Petrenko on a l´impression d´assister à la création de l´opéra, tant les accents de cette sublime musique résonnent d´une manière nouvelle sous la coupole de l´opéra de Bavière?
    Revoir cette mise en scène créée il y a trois ans, en février 2012, en fait découvrir de nouveaux aspects et permet d´en apprécier encore davantage l´intelligence scénique, la manière dont Kriegenburg nous mène au coeur même de la mythique wagnérienne. Ainsi de la représentation du Rhin par ces couples mêlés d´actionnistes peinturlurés de bleu qui en forment les vagues, les frémissements et les ondulations, un long fleuve d´amour formé de couples s´unissant et unis les uns aux autres en une longue chaîne, au sein duquel vivent des nymphes érotomanes qui en protègent le trésor. Kriegenburg utilise la chair humaine comme une plasticine malléable à souhait. Une fois l´or volé, – et l´amour renoncé- , les corps bleuis deviendront les murailles du Walhalla ou les cubes piédestaux des géants faits des corps entassés et comprimés comme dans un horrible charnier. Plus tard, lors de l´apparition d´Erda, la bonne déesse omnisciente détentrice de l´antique sagesse, ils formeront autour d´elle un charmant tapis mouvant de matière organique.
    La rencontre de cette mise en scène et de cette nouvelle direction d´orchestre est une totale réussite. Kriegenburg nous fait voir les mouvements du fleuve, Petrenko nous les donne à entendre. Il fait s´élever la musique de Wagner d´un orchestre ondoyant dont on ressent les vagues et les ondulations. On ferme les yeux et on entend le Rhin, fleuve puissant, sensuel ou chtonien, et mystique. La précision de la direction d´orchestre de Petrenko est désormais légendaire, mais ce n´est pas assez dire, cette précision, la minutie méticuleuse, cette manière de détacher le son de chaque instrument et de réussir à la fois l´unisson, sont au service d´une vision inspirée qui se nourrit d´une compréhension intime et pénétrante du génie wagnérien. Ce chef, modeste et discret, presque en retrait lors des applaudissements, se montre généreux et impérial lorsqu´il se met au service de la musique, dont il se fait le ministre, au sens premier du terme. L´osmose avec l´Orchestre d´Etat de Bavière, est parfaite, on imagine la qualité du travail en amont pour parvenir à un tel aboutissement lors d´une représentation.
    Le plateau de tout premier plan est dominé par la prestation époustouflante du baryton-basse polonais Tomasz Konieczny qui développe toute la dimension du personnage d´Alberich avec une puissance vocale et émotionnelle et une vigueur fulminante qui n´ont d´égales que son jeu de scène. Koniecczny emplit toute la scène. La sensation de son chant et de son talent d´acteur fait faire une bien pale figure au Wotan de Thomas J. Mayer, qui est le maillon faible de la soirée. Son Wotan n´avait pas rencontré l´unanimité lors de la création de l´opéra en 2012, il semble encore affaibli aujourd´hui et n´a pas la dimension pour donner la répartie à l´Alberich de Konieczny. Voila un Wotan bien crépusculaire alors qu´on n´en est qu´au prologue, et il ne s´agit pas là de la représentation de la faiblesse inhérente au dieu germanique, mais bien, hélas, de la performance par trop inconsistante du chanteur, qui ne recevra que des applaudissements polis, ponctués de huées qui l´étaient bien moins. Burkhard Ulrich, un vétéran du chant wagnérien, donne par contre un Loge raffiné et élégant avec des lignes vocales parfaitement modulées et une grande implication théâtrale. Le Mime d´Andreas Conrad est également apprécié, de même que le Fasolt de Günther Groissböck et le Fafner de Christof Fischesser. Coté féminin, on est subjugué par l´Erda d´Okka von der Damerau avec un mezzo ample et profond, une belle étendue vocale et une présence scénique imposante. Le trio des filles du Rhin (Woglinde, Hanna-Elisabeth Müller, Wellgunde, Jennifer Johnston et Floßhilde, Nadine Weissmann) est tout simplement magnifique, l´entame flûtée d´Hanna-Elisabeth Müller donnant le frisson dès les premières notes.
    A l´issue d´une telle soirée d´opéra, on mesure pleinement la chance exceptionnelle que l´on a de pouvoir venir écouter le travail de l´Orchestre d´Etat de Bavière et de son directeur général de la musique, Kirill Petrenko.

    Infos sur cette reprise du Ringsur le site du Bayerische Staatsoper


    Marcus H. Rosenmüller met en scène Le Comte Ory entre bowling et château


    Le cinéaste bavarois Marcus H. Rosenmüller signe sa première mise en scène d´opéra avec le Comte Ory de Rossini, un spectacle qu´il a conçu pour l´Opéra Studio du Bayerische Staatsoper. Rosenmüller s´est interrogé sur la personnalité d´Ory, un personnage qu´il avait de prime abord trouvé plutôt sympathique à la lecture du livret d´Eugène Scribe et de Delestre-Poirson. N´était-ce là qu´un vil séducteur profitant de l´absence des hommes partis à la Croisade pour faire tomber un maximum de femmes dans ses filets, qu´un manipulateur éhonté se déguisant en ermite puis en nonne pour faire succomber la Comtesse Adèle, femme prude et fidèle au serment juré à son frère? Rosenmüller déplace l´action du moyen âge aux années 1970, entre bowling et château, plutôt qu´entre cour et jardin, et fait du Comte Ory une rock star amateur de bowling et de jolies femmes qui l´adulent comme autant de groupies.
    Avant même l´ouverture, le Gouverneur du comte traverse la salle et interpelle le public en lui demandant s´il sait où se cache Ory qui est devenu introuvable. Le rideau se lève alors que l´orchestre entame les premières notes sur un décor aérien rêveur et poétique: deux arbres morts déracinés, entre lesquels est suspendu un hamac, planent dans le vide et surplombent un sol jonché de pommes en bois géantes. Dans le hamac se repose le Comte Ory couché et tenant une guitare, rêvant sans doute de conquêtes et de séductions que symbolisent peut-être les pommes tentatrices qu´il surplombe.
    Alors que l´ouverture s´achève, le décor d´un bowling nous est révélé, surmonté de deux enseignes lumineuses, désignant un bowling dont l´enseigne lumineuse annonce le nom: Château (décors de Doerthe Komnick). Ory n´est plus le faux ermite que l´on sait mais une star du rock ou de la pop, en coiffe corsaire et peignoir de catcheur qui recouvre un training lilas des plus flashy, avec un clin d´oeil appuyé à la scène du bowling du Big Lebowski des frères Coen. Rosenmüller, qui voulait actualiser l´action, a trouvé des similitudes entre le charisme de l´ermite et celui d´une idole de la chanson: la fascination des foules, l´empire qu´ils peuvent exercer sur elles, leur pouvoir de persuasion et de séduction, leurs pouvoirs de thaumaturges. Jette tes béquilles et marche! Par sa seule présence, le Comte Ory munichois guérit un homme blessé qui se débarrasse de ses cannes anglaises, son magnétisme est tel que ses adoratrices s´évanouissent. Et lorsqu´il lance sa boule sur la piste d´érable, et rate sa cible, les quilles tombent comme par enchantement. Toutes les femmes sont à ses pieds et s´offrent à lui avant même qu´il ne les y sollicite.

    La transposition ermite/roi du rock fonctionne bien et renforce l´ambiguïté de la position de toutes ces femmes laissées pour compte en raison du départ à la croisade de leurs maris. Nombre d´entre elles sont prêtes à devancer l´appel aux jeux lascifs d´Ory et de ses compagnons. L´idée du bowling est bien trouvée, un lieu de divertissement, de rencontre et de promiscuité où le prétexte d´un jeu d´adresse permet toutes les démonstrations de la séduction et de la sensualité dans le déploiement kitsch de codes vestimentaires colorés des trainings ou des tenues d´aérobic, bien rendus par les costumes de Sophia Dreyer. On retrouve encore une allusion à l´ermite au moment où Ory se déshabille et dévoile le tatouage du mot CIEL gravé sur son ventre. Sans doute le ciel auquel aspirent les ermites est-il différent du septième ciel auquel Ory convie ses victimes d´ailleurs souvent consentantes.

    Lorsque le gouverneur démasque le stratagème du Comte Ory à la fin du premier acte, celui-ci ne se laisse pas abattre mais imagine un second stratagème pour approcher la Comtesse Adèle. A la faveur d´un terrible orage fort bien rendu par Marcus H. Rosenmüller qui fait venir des percussionnistes sur scène pour en reproduire les grondements accompagnés des jeux de lumières évocateurs de Michael Bauer, et qui munit les habitantes du château de parapluies colorés, le Comte Ory et ses compagnons déguisés en nonnes demandent aux femmes du château de les accueillir. Clin d´oeil au bowling, les religieuses sont affublées de costumes grotesques en forme de quilles avec leurs coiffes surélevées et sphériques et leurs jupes en forme de montgolfières. Elles pénètrent dans l´univers féminin du château rendu par une série de stéréotypes qui évoquent les femmes au foyer, du repassage à l´epluchage des légumes ou du vélo d´appartement aux produits d´entretien, un univers de femmes confinées qui pour tromper l´ennui se font livrer une pizza ou regardent la télé.

    Marcus Rosenmüller excelle à rendre le ton léger et tonique de la farce qu´est cet opéra en variant les procédés du comique, comique de gestes, de caractères et de situation. La mise en scène est émaillée de belles trouvailles. Ainsi lorsque les hommes d´Ory déguisés en nonnes se transforment en vampires aux baisers sanguinolents qui s´accouplent aux femmes du château alanguies sur des tables, ou lorsque Raimbaud accompagne son récit d´une projection d´ombres chinoises sur un drap tendu.
    Des nonnes en forme de quilles de bowling

    Les caractères sont plus complexes qu´il n´y parait, la comtesse n´est pas la Toute-Prude, pas plus qu´Ory n´est un Don Juan éhonté, l´ambiguïté règne en maîtresse. Le tercet final réunit le Comte, la Comtesse et Isolier dans un beau tableau. La fin rejoint le début: Adèle dans le hamac est entourée de ses deux soupirants, Ory et Isolier, assis sur des balancelles. Ory n´est pas vraiment puni du (double) travestissement d´Isolier, qui s´est déguisé en Adéle, puisqu´il finit par se retrouver dans le hamac avec la Comtesse et le page pour une scène de triolisme. Et le retour des croisés ne rétablira qu´un ordre moral apparent. Le pari de cette première mise en scène d´opéra est gagné haut la main par le cinéaste bavarois.

    A l´audace de la mise en scène répond l´enthousiasme des jeunes talents des membres de l´Opéra Studio, avec les trois grandes révélations du Comte Ory de Matthew Grills, de la Comtesse Adèle d´Elsa Benoit et de l´Isolier de Marzia Mazzo. Matthew Grills est un ténor aux luminosités solaires, impressionnant de justesse, rompu aux techniques du chant rossinien dont il maîtrise à merveille le vibrato et les trémolos, avec une belle projection de voix, puissant, avec des envolées phénoménales dans l´aigu, doté d´un humour vocal des plus amusants, un acteur engagé, fougueux, qui brûle les planches, un Ory des plus réussis, en un mot fabuleux. Elsa Benoit est unanimement saluée en Comtesse Adèle, la chanteuse enchante par une myriade de qualités dont l´étendue et l´agilité vocales ne sont pas les moindres, on apprécie la subtilité et le raffinement de ses ornements qui servent d´autant mieux le personnage qu´ils ne sont pas ostentatoires, ses montées flûtées vers l´aigu sont un pur ravissement, la diction et la projection de voix sont impeccables, enfin elle séduit par la finesse et la vivacité de son jeu scénique.

    L´Isolier de Marzia Marzo est lui aussi un pur délice avec le double travestissement androgyne de la chanteuse qui chante un personnage masculin qui se travestit en femme pour ridiculiser l´arrogant prétendant de sa belle. Marzia Marzo a un jeu de scène plein de subtilités , et parvient à donner le change même en débardeur! Dotée d´un timbre impressionnant, elle dispose d´un mezzo éclatant, riche et chaleureux, avec de belles couleurs sombres. On a là trois jeunes chanteurs de tout premier plan, qui semblent tous trois promis à un très bel avenir et dont on suivra la carrière avec grand intérêt. La Ragonde de l´américaine Rachael Wilson est tout aussi remarquable. Le Raimbaud de John Carpenter et le Gouverneur de Leonard Bernad, avec tous deux de belles profondeurs, sont de belle tenue, tout en manquant parfois de différenciation dans l´expression émotionnelle, mais il est vrai que leurs personnages sont moins définis et plus univoques que ceux des rôles principaux. Tous les chanteurs passent bien au-dessus de l´orchestre, important (plus de 30 instrumentistes) au regard du volume du théâtre rococo qu´est le Cuvilliés. La chef d´orchestre, Oksana Lyniv, se montre extrêmement attentive à tempérer la fougue joyeuse de l´orchestre pour l´harmoniser avec la performance des chanteurs et l´expressivité de leurs personnages. Elle est un chef précis, minutieux, très mobile et expressif, et, à entendre sa rigueur, on comprend que Kirill Petrenko l´ait choisie pour assistante au Bayerische Staatsoper. Elle semble éprouver un réel plaisir à interpréter la vibrante musique du Maître de Pesaro et nous le partage en donnant une grande soirée d´opéra comique.
    Post précédent sur le sujet: interview d´Elsa Benoit
    Crédit photographique: Wilfried Hösl


    Opera incognita monte Pagliacci de Leoncavallo au château de Nymphenburg



    Opera incognita, la compagnie d’Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann, revient à Munich au mois de mai pour présenter la production d´une petite troupe itinérante qui sera jouée dans la salle Hubertus du château de Nymphenburg. Après les énormes succès d’Idomeneo en 2010 puis du Turn of the screw l’an dernier aux Bains Mueller (Müller’sche Volksbad), de la Clemenza di Tito dans l’arène du Cirque Krone en 2012 ou, l´an dernier, de l´Orphée et Eurydice de Gluck dans le monde souterrain de Munich, Opera incognita le Bajazzo de Ruggero Leoncavallo, plus connu du public francophone sous le titre de Pagliacci, interprété par la troupe de Benedikt Bader
    En solistes, on pourra entendre Benedikt Bader (Beppo), Florian Dengler (Silvio), Mantas Gacevicius (Tonio), Dorothee Koch (Nedda) et Max Prodinger (Canio), les cinq membres d´une petite troupe de théâtre indépendante dirigée par Benedikt Bader, qui depuis quelques années parcourent l´Allemagne pour y présenter une version du Bajazzo adaptée à la taille de leur groupe. Les solistes, au four et au moulin, chantent également le choeur des habitants du village.

    L´opéra Incognta
    L´opéra fut créé en 1892 au Teatro Dal Verme de Milan. Le Bajazzo (Pagliacci) a été écrit par Leoncavallo, aiguillonné et jaloux du succès remporté par Pietro Mascagni avec sa « Cavalleria Rusticana ». Il voulut lui aussi écrire un opéra vériste, empreint de naturalisme musical et inspiré d’un fait divers dramatique auquel il assista dans son enfance, un drame réaliste où se mêlent les thèmes de l’honneur, de la vengeance et de la jalousie.
    Sur le premier disque de l´histoire de la musique, Enrico Caruso a enregistré en 1902 dans un hôtel milanais le célèbre air de Canio, Ridi Pagliaccio, ce qui contribua à assurer l´énorme succès populaire de cet opéra.

    L´action
    Un 15 août après-midi dans un village. Lors d’une journée festive se déroule sur scène et dans la réalité un drame de la passion et de la jalousie qui se termine dans le sang.
    Tonio, un clown (baryton), se présente comme le Prologue et annonce l’intrigue que le public va voir jouée sous ses yeux. Selon le procédé de la mise en abyme, l´auteur y appelle au rapprochement vériste de la fiction et et de la réalité, jusqu’à ne plus savoir distinguer l’une de l’autre.
    Une troupe ambulante parade joyeusement dans les rues d’un village avant la représentation du soir, Son directeur, Canio, invite les villageois à venir assister au spectacle. Le directeur y tient le rôle de Paillasse, Nedda, (soprano), son épouse, celui de Colombine, quant à Tonio et Beppe (ténor), ils sont respectivement costumés en Taddeo, et Arlequin.

    Canio, ombrageux, gifle Tonio, trop prévenant à l’égard de son épouse Nedda, et met en garde celui qui voudrait séduire sa femme. Plus tard cependant, Tonio avoue son amour à Nedda qui l’éconduit aussitôt en le frappant elle aussi au visage. Fou de rage, il manigance une vengeance et aide alors Canio à surprendre sa femme avec son amant Silvio, un villageois (baryton). Le cœur brisé et ivre de jalousie, le directeur chante sa souffrance.
    Le soir, sous le chapiteau, Canio-Paillasse, toujours furieux, confondant fiction du théâtre et réalité de la vie, tue Nedda-Colombina avec son amant Silvio avant de s’effondrer devant le public horrifié et de s’écrier « la commedia è finita ».
    Billetterie

    Les 16, 21 et 22 mai à 20H. Les billets sont vendus par München Ticket, tél. 089/ 54 81 81 81 ou sur www.muenchen.ticket.de.


    Dr Faust jr. Le Theater-am-Gärtnerplatz joue une version allemande du Petit Faust de Hervé


    Sous le titre Dr Faust jr, Le Theater-am-Gärtnerplatz présente en première munichoise une version allemande du Petit Faust de Florimond Ronger, alias Hervé. Le livret de cet opéra bouffe en 3 actes avait été écrit par Hector Crémieux et Adolphe Jaime fils. C´est Stefan Troßbach qui a réalisé le texte des chansons en allemand. La production munichoise du Theater-am-Gärtnerplatz est le résultat d´une collaboration avec l´Académie bavaroise de théâtre August Everding et la Haute école de musique et de théâtre de Munich.
    Alexandra Flood (Marguerite) Maximilian Mayer (Valentin)
    David Sitka (Dr Faust) et Elaine Ortiz Arandes (Méphisto)
    L´opérette d´Hervé, créée en 1869, fait bien entendu référence au Faust de Gounod qui avait été joué pour la première fois dix ans auparavant en mars 1859. Les deux oeuvres s´inscrivent dans la lignée du Faust de Goethe qui date lui de 1808. Le Petit Faust connut alors un succès immédiat puisque il fut représenté plus de deux cents soirées consécutives. L´ouvrage fut souvent repris en France, mais disparut des scènes quelques années avant la seconde guerre mondiale pour une longue période puisque il ne fut remonté en France qu´à partir de 1990.
    Ce Petit Faust d´Hervé n´est ‘petit’ qu´en comparaison avec le ‘grand’ Faust qu´est le Faust de Gounod. Hervé n´pas tellement fait une parodie de l´oeuvre de Gounod, il ´s´est plutôt amusé à créer une fantaisie sur le thème de Faust. L´argument a tout d´une offenbachiade. Le Dr Faust, un homme âgé, est professeur de son état et fait cours à des jeunes filles délurées. Des soldats font irruption dans la classe, ils sont sur le point de partir à la guerre. L´un deux, Valentin, contraint le professeur d´accepter sa soeur Marguerite dans sa classe. Marguerite se dispute avec ses nouvelles compagnes de classe, plus jeunes qu´elle.
    Elaine Ortiz Arandes (Méphisto) et le choeur
    Le Dr Faust doit la punir, mais est troublé par les charmes de la demoiselle, et son désir, irrépressible, fait apparaître Méphisto, ici un rôle travesti. Méphisto rend au Docteur Faust sa beauté et sa jeunesse perdues. L´histoire de l´opérette s´éloigne sensiblement de celle des Faust de Goethe et de Gounod. Le professeur, désespéré d´avoir perdu Marguerite qui a disparu, assiste à un bal, où Méphisto lui a promis de rassembler toutes les jeunes femmes prénommées Marguerite que porte la planète, mais il n´y trouve pas sa Marguerite. Cette dernière finit cependant par y faire une apparition et il est dit qu´elle revient de Londres où elle a exporté le french cancan. Le professeur veut emmener Marguerite mais en est empêché par Valentin, de retour de la guerre, qui, choqué de ce qu´il découvre, provoque le professeur Faust en duel. Faust, aidé de Méphisto, se débarrasse de l´encombrant soldat et enlève Marguerite. Au troisième acte, on en apprend de belles sur la vie passée de Marguerite, parsemée de galants, et du Dr Faust, qui avait fait fortune par des moyens douteux puisque il avait vendu son âme au diable pour recouvrer la jeunesse et faire fortune. Le fantôme de Valentin apparaît dans une soupière. Le diable Méphisto mène le bal et condamne Faust et Marguerite à ne plus se quitter et à danser ensemble pour l´éternité, tandis que Valentin, dont l´honneur est ainsi vengé, remonte au paradis.

    Tout cela pourrait donner lieu à un spectacle des plus réjouissants, mais nous n´avons pas vraiment pu déguster le bon potage qui aurait pu nous être servi de la soupière spectrale. Si les décors et les costumes de Rainer Sinell sont des plus réussis, la musique souffre du manque de contact visuel entre le chef Michael Brandstätter et les chanteurs qui ne peuvent le suivre que par le relais de deux moniteurs, et la mise en scène de Rudolf Frey, sauf quelques belles scènes très réussies, ne rend pas la vivacité ni de l´oeuvre ni de l´esprit français qu´elle déploie. L´option du Theater-am-Gärtnerplatz de produire l´oeuvre en allemand, si elle facilite l´accès de l´oeuvre au public munichois, la dessèche car elle lui ôte sa substantifique moelle, le génie de la langue française. Et les quelques rares accroches au public émises en français par Méphisto avec le délicieux accent espagnol d´Elaine Ortiz Arandes ne permettent pas de rattraper la mayonnaise tournée. Le texte de Crémieux et de Jaime traduit en allemand voit ses clins d´oeil à Gounod éborgnés. On ne peut ici arguer que le Faust d´origine est le Faust allemand de Goethe. Même ce Faust là, le public du Second Empire le connaissait dans l´excellente traduction de Gérard de Nerval. Le Faust d´Hervé est un Faust bien franco-français et, quelles que soient les qualités de la traduction de Stefan Troßbach, l´oeuvre y laisse des plumes et perd de sa gouaille.

    L´orchestre est placé derrière un grillage figurant des arcades en léger arrière plan à gauche de la scène. Des bancs d´école à l´ancienne placés sur roulettes pour les déplacer facilement sont là pour accueillir les écoliers et les écolières de la classe du professeur Faust. Rudolf Frey invente un prologue au récit pendant lequel Méphisto habillé en maître de cérémonie de la comédie musicale Cabaret souhaite la bienvenue au public et se met à chercher parmi les spectateurs quelqu´un qui pourrait participer au spectacle pour jouer le Dr Faust. Méphisto finit par trouver un candidat qui n´est bien entendu, -c´est cousu de fil blanc-, qu´un chanteur assis dans le public. Le procédé est connu et hélas éculé, et le public ne marche pas. Plus tard, au moment du french cancan, les chanteurs essayent une nouvelle fois de faire participer le public à qui ils demandent de mimer la danse par des mouvements des mains. Mais voila, ces chanteurs ne sont pas des danseurs, et les mouvements des femmes qui sur scène agitent leurs jupons pour suggérer la célèbre danse n´entraînent guère l´adhésion du public qui ne réagit que très mollement à leurs sollicitations. C´est un peu à l´aune de cette mise en scène qui part un peu dans tous les sens et rate le rendez-vous avec l´oeuvre de l´inventeur supposé de l´opérette. D´avoir transformé Méphisto en animateur de cabaret donne au diable un aspect bon enfant et suave, ce diable -là n´est point trop dangereux, c´est un bien bon diable.

    La mise en scène se rattrape dans les mouvements de groupes, qui sont bien agencés. Ainsi du ballet des bancs d´école ou surtout du bal du début du deuxième acte avec les très beaux costumes figurant un bal Second Empire dont les participants portent pour un moment tous des masques surdimensionnés reprenant la physionomie de Marguerite. Toutes les Marguerites du monde sont bien présentes comme l´a promis le diable qui mène le bal.

    Elaine Ortiz Arandes ne parvient pas vraiment à convaincre en Méphisto, et la faute ne est sans doute davantage à la mise en scène qu´à l´excellence de cette chanteuse que l´on a souvent vu briller sur la scène du Theater-am-Gärtnerplatz. Alexandra Flood donne une Marguerite pétulante. David Sitka avec son ténor léger encore juvénile ne brille pas par son jeu d´acteur. Il ne parvient pas vraiment à camper le vieux professeur Faust, mais c´est que, avant l´ouverture, faut-il le rappeler, Méphisto a été chercher un jeune homme dans le public que l´on costume en Dr Faust en scène en l´affublant de vêtements d´époque, de barbe et de perruque postiches. C´est la performance de Maximilian Mayer en Valentin avec un beau ténor solaire qui laisse la meilleure impression d´une soirée qui a surtout l´avantage de faire connaître aux Munichois une oeuvre du répertoire d´opérette qu´ils ne connaissaient pas.

    Prochaines représentations à la Reithalle de Munich les 20, 22 et 23 mai.

    Crédit photographique: Christian POGO Zach

  • Opéra Munich 2015 pendant la saison estivale

    Sommaire :

    • Lucia Kennedy de Lammermoor-Kelly à l´Opéra de Munich
    • Elektra de Strauss : 16 et 19 juillet, puis en septembre 2015
    • Lulu d´Alban Berg au Bayerische Staatsoper : 20, 21, 23 septembre
    • Stiffelio de Verdi aux ARRI Studios de Munich jusqu’au 29 août

     

    Diana Damrau triomphe en Lucia Kennedy de Lammermoor-Kelly à l´Opéra de Munich

    La metteure en scène polonaise Barbara Wysocka et son équipe (Barbara Hanicka pour les décors et Julia Kornacka pour les costumes) situent l´action de leur Lucia di Lammermoor dans l´Amérique des années 50 et 60, ou du moins dans ce qu´il en reste: le décor plante les vestiges dévastés d´un rêve américain de glamour dont il ne reste que des ruines. A peu de détails près, c´est la reconstitution à l´identique d´une salle de bal délabrée d´un grand hôtel à l´abandon dans la ville de Detroit, dont la photographie a été publiée dans l´ouvrage The Ruins of Detroit (Detroit, vestige du rêve américain pour l´édition française, éditions Steidl) d´Yves Marchand et Romain Meffre, une reconstitution par ailleurs parfaitement réussie.


    BALLROOM, AMERICAN HOTEL, 2007 (Marchand / Meffre)

    Pendant l´ouverture, une fillette blonde toute de blanc vêtue assiste au défilé de personnes endeuillées qui traversent la salle d´un palais dévasté ( la salle de bal photographiée par Marchand et Meffre) pour se rendre à un enterrement ou à une veillée funèbre. Sur le mur de fond, un immense graffiti dessine le nom d´Ashton, les propriétaires des lieux. Un piano renversé et cassé annonce que la musique est morte elle aussi. La fillette tient un browning à la main. Un homme se dirige vers le mur du fond, il tient un spray de peinture à la main et biffe le nom d´Ashton d´un trait continu. Est-ce la petite Lucia un jouet mortifère à la main, soulignant le déterminisme d´un destin cruel et, partant l´innocence impossible de l´enfance? Barbara Wysocka mêle ainsi d´emblée les plans temporels du récit en commençant la narration par une prolongation du final: les morts sont enterrés. Et si on veut interpréter la fillette au revolver comme la préfiguration du destin de Lucia, on entrevoit une autre extension de la temporalité du récit: le destin des humains est inscrit dés leur naissance, tout est prédestiné.

    Après le défilé, un homme en costume se met à fumer une cigarette qu´il a extraite d´un porte cigarette en métal argenté. L´action commence, Enrico et Normanno vont décider d´un plan pour forcer Lucia à un mariage qui doit servir les intérêts de la famille Ashton.

    Edgardo (Pavol Breslik) et Lucia (Diana Damrau). Photo Wilfried Hösl.

    Il n´y aura pas de changement de décor. Pour la scène de la fontaine au deuxième tableau, la fillette apporte un tableau représentant une fontaine, aux spectateurs de faire le lien. Edgardo arrive sur scène au volant d´une Cadillac blanche décapotée, que l´on retrouvera plus tard emboutie dans le mur de fond de scène. Des bureaux sont changés de place puis emmenés. Des chaises recouvertes d´un velours rouge sont amenés pour la scène du mariage. Et, en seconde partie, on constate que le décor s´est délabré encore plus: les plâtras du plafond se sont davantage effondrés, découvrant des poutres de la toiture sur lesquelles se reposent des pigeons. Lucia entre en scène vêtue d´un imperméable blanc, les cheveux retenus en queue de cheval, elle arbore des lunettes noires et une longue écharpe blanche, très Jacky Kennedy, spécialement dans le duo avec Alisa où elle se coiffe de son echarpe. Edgardo en veste de cuir prêt du corps à col de fourrure a la dégaine de James Dean. Les amours impossibles de Jacky Kennedy et de James Dean dans un décor destroy miroir du drame destructeur du diktat de la puissance et de l´argent sur l ´amour.

    La ravissante fillette ou son image projetée en vidéo (vidéos d´Andergrand Media + Spektakle) apparaissent à plusieurs reprises, témoin et symbole du drame. La gamine au browning et le décor dévasté ne laissent de place qu´au voyeurisme et à la catharsis: le public connaît de toute façon d´avance le déroulement de l´action. La mise en scène y insiste: le peuple veut du glamour et des émotions fortes, la Lucia de Barbara Wysocka pourrait faire la Une de Paris Match, elle a un air de famille avec les Jacky Kennedy et les Grace Kelly, avec ces femmes prises dans l´étau de l´argent, de l´amour et de la puissance. Wysocka dresse le portait d´une femme forte et volontaire, qui défie sa famille et combat les traditions, mais dont la détermination, aussi forte soit-elle, ne peut contrer les forces de la destinée. La condition de la femme dans un monde soumis au potentat de la gent masculine est au centre de ce spectacle mis en scène par une équipe essentiellement féminine.

    Un autre des fils conducteurs du spectacle est l´élément papier: le papier des lettres écrites, attendues et jamais reçues, le papier de la fausse lettre, le plan machiavélique imaginé par Normanno, celui-la même qui a détourné les lettres d´Edgardo, les paperasses et les factures qui témoignent de la ruine des Ashton, le papier du contrat de mariage de Lucia et d´Arturo, que Lucia met en miettes au moment du grand air de la folie, Edgardo qui lui aussi jette en l´air des morceaux de lettres au moment de la confrontation avec Enrico. Et jusqu´au programme qui en page de couverture présente une simple boite aux lettres sur fond blanc.

    La mise en scène sert la musique et le chant. Wysocka réalise de bonnes mises en place qui dans l´ensemble permettent aux chanteurs de se concentrer sur le chant. Ainsi lors du sextuor tous les chanteurs sont-ils placés face au public, Edgardo étant situé sur la gauche de la scène en bonne distance logique du groupe des Ashton. Kirill Petrenko se livre à l´exercise de l´opéra italien avec la même rigueur et la même précision que dans sa direction d´oeuvres plus contemporaines, il souligne les cotés dramatiques de la partition exécutée sans coupures avec cette maîtrise de l´orchestre mis au service du chant qu´on apprécie tant chez le nouveau directeur musical de l´opéra munichois.
    Photo Wilfried Hösl

    Diana Damrau offre à nouveau (-elle a donné assez récemment une Lucia mémorable en version concertante au Gasteig-) une Lucia sublime avec l´apothéose du Dolce suono que Wysocka lui fait chanter armée du revolver avec lequel elle vient de tuer l´homme qu´elle a été forcée d´épouser, le browning remplacant le poignard du livret. Elle pointe l´arme vers les invités au mariage pris en otages pour la retourner ensuite contre elle-même, semble hésiter sur le parti à prendre, se dirige vers un micro sur pied comme pour le numéro de chant d´une star de music hall, de brusques changements d´attitude qui sont autant de marque de la folie qui s´est soudainement installée. Diana Damrau se sert des coloratures pour exprimer les balbutiements et les errances d´un cerveau gagné par la démence . La perfection mélodieuse des phrasés et de la diction, la délicatesse de l´expression nuancée des émotions, le jeu théâtral, la puissance vocale, la virtuosité dans les colorature, l´extraordinaire duo avec le verrophone du maître de l´instrument, Sascha Reckert, tout cela fait de la diva bavaroise une des plus grandes interprètes de Lucia, qui lui vaut une standing ovation à la fin du Dolce suono. Pavol Breslik utilise son beau ténor léger, d´un flûté d´une grande pureté, pour camper un Edgardo romantique au lyrisme tendre, avec une montée en force et en intensité dramatique dans les dernières scènes, une interprétation des plus poignantes, et avec cela un physique d´une grande puissance de séduction. Luca Salsi donne un Enrico de belle tenue, avec un grand volume de voix et des graves magnifiques mais d´une beauté trop monocorde, l´expression de la psychologie du personnage manquant de nuances et restant par trop linéaire. L´Alisa de Rachael Wilson est charmante dans le duo de la fontaine, où elle sert de faire-valoir pour le premier grand air de Lucia, Regnava il silenzio. Georg Zeppenfeld donne une superbe dimension au personnage de Raimondo, c´est un des grands bonheurs de la soirée d´entendre cette belle voix wagnérienne dans le répertoire belcantiste. Dean Power tient fort bien la partie de Normanno avec un ténor aux belles clartés. La qualité de l´orchestre et des choeurs, préparés par Stellario Fagone, est désormais légendaire.

    Une soirée qui consacre Diana Damrau en reine de la colorature dramatique dans un tonnerre d´applaudissements, de bravi et de trépignements, avec également un grand succès d´audience pour Pavol Breslik et Georg Zeppenfeld, et pour le Maestro Petrenko, l´orchestre et les choeurs.

    Le Bayerische Staatsoper diffusera le spectacle du dimanche 8 février en live stream sur son site internet. Le spectacle se joue à guichets fermés, il est encore programmé pour deux soirées, les 22 et 25 juillet 2015, lors du festival d´été de l´opéra munichois.


    Irene Theorin, sublime Elektra à Munich

    Irene Theorin dans Elektra
    La mise en scène minimaliste qu´Herbert Werniche a conçue pour l´Elektra de Richard Strauss en 1997 est toute au service de l´oeuvre et des chanteurs. Wernicke, à qui on doit également les décors, les costumes et les lumières, utilise la sobriété au service de la tragédie, il dépouille l´oeuvre pour mettre les seuls personnages dans la tragique lumière de leurs solitudes. Il opère un retour à l´antiquité du drame, renoue avec les sources de la tragédie grecque, on est proche de Sophocle et d´Euripide.
    De la musique et du chant avant toute chose, notre écoute n´est pas dérangée par une relecture du texte de Hofmannstahl. Les volumes simples, les couleurs et les lumières focalisent l´attention sur le drame des personnages qui sont représentés dans leur intensité intérieure. Le calme de la mise en scène favorise la théâtralisation émotionnelle de leurs solitudes. Electre, Chrysotémis et Clytemnestre se côtoient sans se rencontrer, chacune d´entre elles poursuivant son propre discours égotique. Elles ne se regardent pas. Le premier vrai regard échangé sera celui d´Electre et d´Oreste au moment où la soeur comprend qu´elle a retrouvé son frère dont on vient de lui annoncer la mort, une scène magnifiquement interprétée par l´orchestre dirigé par Asher Fisch qui souligne avec précision et raffinement ce moment de relative douceur dans un monde de haine et de vengeance.

    Herbert Wernicke a opté pour une abstraction du décor. La scène de l´opéra est encadrée de noir, comme pour un faire-part de deuil. Au centre du cadre, une immense plaque rectangulaire peut pivoter selon un axe oblique, laissant entrevoir l´intérieur du palais d´Agamemnon dont est désormais exclue Electre. Au début de l´opéra, la plaque est entrouverte et les cinq servantes vierges se glissent sous cette ouverture pour introduire l´action par leurs chants.
    Katja Pieweck (Aufseherin), Okka von der Damerau, Angela Brower,
    Heike Grötzinger, Eri Nakamura, Hanna-Elisabeth Müller (Mägde)

    Si le noir domine à l´extérieur du palais (l´encadrement de la scène et la robe d´Electre), ce sont des lueurs rouges qui sont la marque de l´intérieur de ce lieu où l´on règne (la pourpre) et on l´on tue (le rouge du sang). Les motifs du rideau de scène est reproduit dans un manteau du même matériau et de la même couleur porteur des mêmes motifs à dorures, il s´agit du manteau d´Agamemnon, un manteau qui circulera des épaules de Clytemnestre, en robe rouge, sur celles d´Electre et finalement d´Oreste. Chrysotémis, qui aspire à une vie calme et heureuse et ne souhaite ni confronter ni affronter sa mère et son beau-père, porte une robe blanche inspirée de la statuaire antique. Un objet unique focalise l´attention, la hache qui a servi à assassiner Agamemnon. Dans la mise en scène d´Herbert Wernicke , elle est constamment dans les mains d´Electre qui n´a pas le temps de la remettre à son frère alors que leur mère fait appeler au palais celui qu´elle croit être le messager de la mort de son fils. On ne voit pas Oreste tuer Clytemnestre, et on ne saura pas comment il la tue. Au moment des cris de Clytemnestre, puis d´Egisthe assassinés, Electre qui a levé la hache au-dessus de sa tete l´abat sur le plancher avec une rage homicide. Electre se mire dans le poli de la tranche de l´arme, peut-etre lit-elle dans ce reflet le présage de la mort qui s´approche d´elle. Wernicke ne la fait pas mourir dans l´extase d´une danse: Electre se suicide en se portant un coup de hache au ventre. L´imposante dalle pivote alors sur son axe et sur un grand escalier rouge, on voit Oreste devenu roi, porteur du manteau d´Agamemenon dans le pallais aux parois orangées, comme pour l´aube d´une nouvelle ère.

    Le Bayerische Staatsoper a comme toujours soigné le plateau en faisant le choix de l´excellence. Irene Theorin donne une Electre stupéfiante d´intensité dramatique, de puissance vocale mais également de finesse dans le jeu scénique. Le rôle est d´une exigence inouïe, une heure cinquante de présence en scène avec des moments de concentration et d´expression dramatiques qui se succèdent sans discontinuer. Irene Theorin porte l´oeuvre avec un charisme extraordinaire. Sa force réside non seulement dans le volume de sa voix, mais aussi et surtout dans son art des contrastes dont elle use pour se monter ici sèche et impérieuse, là douce et séduisante. Si elle fait passer le rôle avec la force qu´il exige, elle déploie avec subtilité toute une palette d´émotions vengeresses et haineuses. En contrepoint, Ricarda Merbeth, avec son séduisant soprano wagnérien et straussien, chante une Chrysotémis sensuelle, dont l´humanité fait contraste avec la fureur mythique d´Electre. Comme Theorin, Merbeth passe l´orchestre sans problème avec une projection de voix parfaite.
    La Clytemnestre de Waltraud Meier est un peu en retrait de ces deux voix prodigieuses, avec un timbre à la beauté lumineuse mais sans la puissance de ses deux compagnes de scène, et une interprétation très fine du rôle qui atténue la monstruosité de la reine régicide et souligne quelque peu l´humanité de la mère. Herbert Wernicke a fait du dialogue mère-fille, pour ce seul moment dans l´opéra, une scène empreinte d´un subtil érotisme. Waltraud Meier fera cet été à Munich ses adieux au rôle d´Isolde, qu´elle interprétera par deux fois, les dernières de sa carrière, pendant le Festival d´été du Bayerische Staatsoper. Oreste bénéficie de la solide basse sonore de Günther Groissböck, avec une magnifique projection et une grande clarté d´articulation. Très sollicité cette saison à Munich, on a déjà pu l´y entendre en Sarastro, Gesler, Fasolt et Hunding. Cet été il reviendra chanter Oreste et Gremin. L´excellent Egisthe d´Ulrich Reß complète le beau tableau de cette production mémorable.

    Le public a salué tous ces grands artistes en réservant une immense ovation à la prestation inoubliable d´Irene Theorin, ainsi qu´à l´orchestre et à la direction musicale sensible et pénétrante d´Asher Fisch, un des meilleurs chefs wagnériens et straussiens du moment.

    Luc Roger

    Crédit photographique: Wilfried Hösl

    Prochaines représentations d´Elektra, dans une distribution en partie modifiée, les 16 et 19 juillet, puis en septembre 2015 et en avril 2016. Cliquer ici pour l´agenda.

    Lulu d´Alban Berg au Bayerische Staatsoper: une constellation de talents


    Pour le livret de Lulu, le compositeur autrichien s´est inspiré de deux oeuvres de Frank Wedekind alors interdites en Allemagne, Die Büchse der Pandora (La Boîte de Pandore, 1902) et Erdgeist (L’Esprit de la terre, 1895). Alban Berg a composé son opéra entre 1929 et son décès prématuré en 1935, le laissant inachevé. La première, limitée aux deux premiers actes, eut lieu à Zurich en 1937, deux ans après la mort du compositeur. En 1979, Friedrich Cerha acheva l´orchestration du troisième acte. L´oeuvre ainsi complétée connut sa première à l´Opéra Garnier de Paris sous la direction de Pierre Boulez et dans une mise en scène de Patrice Chéreau. Cette saison, l´Opéra de Munich en propose une nouvelle mise en scène par un des plus grands metteurs en scène russes contemporains, Dmitri Tcherniakov, à qui le Bayerische Staatsoper (BSO) avait déjà confié trois mises en scène, celles de la Kovantchina, des Dialogues des Carmélites et, plus récemment, de Simon Boccanegra. Le répertoire du BSO s´enrichit ainsi d´une Lulu qui vient heureusement compléter Wozzeck dans l´excellente mise en scène d´Andreas Kriegenburg. Pour le public munichois qui a pu visiter la passionnante exposition que le Deutsches Theatermuseum a consacrée l´an dernier à Franz Wedekind, cette production de Lulu arrive opportunément.
    La Maison a une nouvelle fois soigné les composantes de la production en nous offrant, outre le choix judicieux du metteur en scène, une distribution de la plus belle eau soutenue par l´incomparable travail du directeur musical Kirill Petrenko et de l´Orchestre d´Etat de Bavière au sommet de sa forme.


    Tcherniakov, à qui l´on doit aussi le décor, a opté pour une structure unique de verre et d´acier, posée en oblique sur la scène, d´un bel effet optique. Ses parois de verre sont percées d´ouvertures rectangulaires qui permettent la circulation dans l´espace qu´elles définissent. Le décor évoque les palais des glaces des fêtes foraines, ces microcosmes où l´on vient se perdre dans des jeux de parois de verres et de miroirs. Si les palais des glaces sont des labyrinthes et des structures d´enfermement dont on sait bien qu´on en sortira le jour même ou l´on y est entré, la comparaison s´arrête là. Le décor de Tcherniakov n´est pas un labyrinthe, les personnages n´en cherchent jamais la sortie et y trouvent sans problème leur chemin. Sur le plan métaphorique, le décor unique de Dmitri Tcherniakov est un lieu d´enfermement transparent, dont les protagonistes ne peuvent sortir, pris qu´ils sont au piège cadenassés de leurs psychismes et de leurs destins: Lulu ne peut être qu´une femme fatale entretenue autour de qui gravitent des hommes destinés à mourir. Les parois de verre définissent des cages qui pourraient bien contenir la ménagerie présentée par le dompteur au début de l´opéra. La structure de verre permet de manifester à la fois la transparence, le reflet, l´effet miroir et l´enfermement. Un simple marqueur blanc à gros trait servira à dessiner le portrait de Lulu sur une des parois, portrait initié par le peintre et que de manière récurrente viendront compléter ou modifier les protagonistes. Si Tcherniakov a opté pour une économie de moyens pour son décor fait de verre, dácier, de néons et de quelques chaises, il exploite au maximum ce minimalisme apparent qui permet des démultiplications à l´infini. La lecture psychologisante de Tcherniakov suit la noire logique du texte de Berg qui expose la déchéance d´une femme dans un monde livré aux embûches d´une tragique guerre des sexes. Il n´y a vraiment pas lieu de regretter l´absence de référent scénique aux lieux décrits par le livret. Les jeux de chaises et de lumières (dues au beau travail de Gleb Filshtinsky) suffisent à l´évocation des lieux et des atmosphères: deux chaises au premier acte, quatre chaises pour recréer le théâtre où danse Lulu dans la chorégraphie d´Alwa, huit chaises dispersées pour circonscrire quelques chambres séparées , une chaise unique au final. Les costumes très réussis d´Elena Zaytseva apportent un jeu de couleurs pastels acidulées lors des tableaux d´ensemble, qui sont toujours installés pour reproduire la scène jouée par les protagonistes en avant-scène.

    Les reflets et les jeux de miroirs sont cruels pour le public qui se voit à plusieurs reprises pris au piège de la réflexion. Dès le lever du rideau, les lumières de la salle se reflètent sur les parois de verre, puis c´est tout le parterre qui se voit transposé sur scène sur les parois réfléchissantes, plus tard encore les loges. Par ces effets, nous ne sommes pas simplement les voyeurs venus se repaître du spectacle de la fatalité amoureuse de l´humaine ménagerie, nous devenons acteurs de l´horrible pièce de théâtre. Chaque spectateur se retrouve ainsi encagé à l´instar des nombreux figurants qui à divers moments de l´action, enfermés dans les chambres réduites du palais des glaces, reproduisent la scène jouée par les premiers rôles: le baiser passionné du Docteur Schön à Lulu, un accouplement sexuel à moitié dévêtu, la déchéance des rapports pornographiques. C´est un terrible miroir qui nous est tendu pour nous révéler, peut-être, notre face obscure de captifs amoureux. A noter que les figurants ne sortent pas des espaces qui leur sont attribués, seuls circulent les protagonistes. Cette non mobilité, ce confinement de la figuration renforce encore la symbolique du déterminisme inéluctable de la condition humaine. La seule lueur d´espoir, infime, est allumée par la comtesse lesbienne éperdument amoureuse de Lulu qui, avant de mourir, se prononce en faveur de la lutte pour le droit des femmes.
    Faut- il souligner que cet opéra à la vision pessimiste n´a pas vocation à faire l´unanimité et que les rangs du public se clairsèment quelque peu à la faveur des entractes? Le dodécaphonisme hérité de Schönberg en décourage sans doute plus d´un et quand aux perspectives sociales et psychologiques de Berg vient s´ajouter le miroir tendu du metteur en scène, on peut trouver des raisons à ces quelques désaffections. Pourtant si on s´attache à la méticulosité de la mise en scène qui développe l´action comme celle d´un roman policier, aux qualités théâtrales et vocales des chanteurs et à la rigueur minutieuse et aux dons de pédagogue déployés de manière quasi magique par Kirill Petrenko qui nous fait sentir les leitmotivs (ici les séries schönberguiennes) et la structure en miroir de l´oeuvre (qui justifie à elle seule le palais des glaces de la mise en scène) avec les réapparitions parallèles et réincarnées à la fin de l´opéra des trois chanteurs du début de l´oeuvre. L´enchantement du respect scrupuleux de l´écriture musicale, cette passion pour l´oeuvre et pour sa retransmission la plus précise possible et l´attention aux chanteurs que l´on constate à chaque direction d´orchestre de Kirill Petrenko, ne laisse pas de nous charmer et de soulever l´enthousiasme. Petrenko est partout, au four et au moulin, et comme par clin d´oeil complice, Tcherniakov fait se refléter son image dans le palais des glaces. On voit le reflet démultiplié du moniteur qui retransmet la battue du chef à l´attention des chanteurs. Non content de restituer la musique, Petrenko la donne à voir. Tous les chanteurs excellent dans le jeu théâtral pour rendre cette oeuvre qui se situe souvent à la limite du théâtre et de l´opéra. Par le jeu des doubles ou triples rôles, c´est même une nécessité de trouver des chanteurs qui sachent vraiment jouer la comédie pour être ici le Dr Schön (Bo Skovbus avec sa stature impressionnante) ou le peintre (Rainer Trost) et là Jack l´éventreur ou un nègre. On apprécie ces incarnations réussies, cette diction parfaite qui permet chez chacun de comprendre le texte sans se tordre le cou pour lire les hypertitres. Matthias Klink interprète un Alwa séduisant, avec une apothéose dans l´air de la fin du deuxième acte « Durch dieses Kleid empfinde ich deinen Wuchs wie Musik, … », cet air dont l´écriture compare les parties du corps de Lulu à des mouvements musicaux. Le Schichgold de Pavlo Hunka est inquiétant et répugnant à souhait. Daniela Sindram se métamorphose en une comtesse lesbienne au costume masculin et joue avec conviction la femme enamourée à la folie prête au martyre pour sauver Lulu qui ne lui rend pas son amour. Faisant suite à la violence de la musique au moment du meurtre perpétré par Jack l´Eventreur, son chant final halluciné, « Lulu, mein Engel, lass dich noch einmal sehen (…) », de toute beauté, est à faire pleurer les pierres.
    La Lulu de Marlis Petersen domine la soirée. Prima donna assolutissima de la colorature dodécaphonique, elle donne une Lulu en tous points remarquables, avec un jeu quasi réservé dans les premières scènes pour arriver graduellement aux délires de l´ivresse et de la déchéance de la fin de l´opéra. Brillante, avec une voix parfaitement projetée dans les récitatifs, éblouissante dans les arias.,Marlis Petersen habite toutes les facettes d´un personnage qu´elle a si souvent pratiqué qu´elle parvient à en rendre chaque ton avec une justesse qui donne le frisson.

    On sort transporté et ébloui d´une telle conjonction et d´une telle synergie de talents, et avec l´impression d´etre hanté. Pour paraphraser Mallarmé: « Je suis hanté, Lulu!Lulu! Lulu!

    Prochaines représentations les 20, 23 et 26 septembre au Théâtre national de Munich.

    Crédit photographique: Wilfried Hösl


     

    Opera incognita monte le Stiffelio de Verdi à Munich


    Opera incognita, la créative compagnie d´Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann, revient surprendre les amateurs munichois d´opéra à la fin du mois d´août, un moment particulièrement bien choisi puisque les grandes maisons d´opéra sont alors en pause estivale. Cette fois, ils ont choisi d´adapter un des premiers opéras de Verdi, une oeuvre de jeunesse que Verdi a composée parallèlement à Rigoletto, mais qui avait été censurée pour immoralité. L´oeuvre était inspirée du Pasteur, une pièce française qui mettait en scène un pasteur et sa femme adultère.
     
    La censure catholique força Verdi à expurger son livret où il était question d´un pasteur qui, par amour de son prochain et sens du pardon, détruit une pièce à conviction, sans se rendre compte que ce qu´il détruit est la preuve que sa propre femme le trompe. Verdi fut contraint de changer le rôle titre et faire du pasteur un politicien. Plus tard Verdi détruisit le manuscrit original et repris l´opéra avec une histoire entièrement différente, Aroldo, un conte médiéval.
     
    Les 22, 25, 26, 28 et 29 août aux ARRI Studios de Munich, Türkenstrasse, 95.
     
  • Cendrillon à Neuschwanstein: l´opéra de Rossini revisité au Théâtre Cuvilliés

    Pour célébrer son cent cinquantième anniversaire, le Theater-am-Gärtnerplatz a commandé une nouvelle mise en scène de la Cenerentola de Rossini à la Kammersängerin Brigitte Fassbaender, qui y avait récemment produit un excellent Don Pasquale

    Une mise en scène aux couleurs de la Bavière: en bleu et blanc
    La scène du Théâtre Cuvilliés étant fort petite, il faut trouver des solutions scéniques ingénieuses adaptées à l´exiguïté relative des lieux, un travail auquel s´est attelé Dietrich von Grebmer, qui travaille depuis de longues années avec la metteure en scène qui lui a également confié les nombreux costumes de la production. Une table et quatre chaise, un corps de cheminée et deux grandes armoires rococo forment le décor de la maison de Don Magnifico. Quand le rideau se lève, on aperçoit une Cendrillon recroquevillée parmi les cendres de la cheminée. Un guide entre en scène le parapluie levé, il fait visiter les lieux à une armée d´hommes vêtus à la Sherlock Holmes. Il s´agit d´Alidoro venu pousser une mission de reconnaissance. On voit ensuite Cendrillon se lever pour préparer la table du petit déjeuner. Les deux armoires rococo s´ouvrent et l´on y découvre Clorinda et Tisbé entourées d´un amoncellement de chiffons multicolores qui signalent leurs goûts vestimentaires des plus douteux. Plus tard on fera pivoter la cheminée et les deux armoires dont l´envers représente la salle de bains de Don Magnifico qui apparaît dans le plus simple appareil, les reins ceints d´une serviette de bain, en train de se raser et de faire ses ablutions.
     
     
    La scène finale dans la grotte de Linderhof

    On annonce la venue prochaine du Prince qui cherche chaussure à son pied et, coup de théâtre, au moment où Dandini entre en scène travesti en prince, ce n´est autre que Louis II de Bavière soi-même qui se présente, ce qui ne manque pas d´amuser beaucoup le public bavarois qui continue de vouer un culte sans faille à son « Kini », – c´est ainsi que les Bavarois ont surnommé affectueusement leur roi de contes de fées. Peut-être est-ce parce que la construction du théâtre de la Gärtnerplatz fut autorisée en 1864 par le jeune Roi Louis II de Bavière qui venait d´accéder au trône et que le théâtre célèbre le 150e anniversaire de son ouverture que la metteure en scène a décidé de transposer l´action du conte dans les châteaux du Roi-bâtisseur. Dietrich von Grebmer a recopié à l´identique la tunique bleue sur pantalons blancs du Roi et son manteau d´hermine et coiffe Dandini d´une perruque reproduisant la célèbre coiffure aux cheveux ondulés. Une fois admis que le Prince n´est plus Don Ramiro de Salerne mais bien Louis II de Bavière, on entre dans un délire wittelsbachien qui va aller en s´amplifiant. La toile de fond de scène se lève pour laisser apparaître le château de Neuschwanstein. Pour les scènes au château du Prince, les murs sont ornés d´innombrables fleurs de lys, une des chimères de Louis II qui avait pris le Roi Soleil pour modèle. Lorsque dans les dernières scènes, Angelina revêt ses habits princiers, elle endosse une tenue et se coiffe d´un chapeau qui la transforme en Sissi, la cousine de Louis II qui allait devenir Archiduchesse d´Autriche-Hongrie. Et le final se déroule dans la célèbre grotte du château de Linderhof. Louis-Ramiro II de Salerne-Bavière y apparaît dans la nacelle royale flottant sur les eaux de la grotte. Ne s´arrêtant pas en si bon chemin, la mise en scène foisonne de détails amusants: Clorinda et Tisbe sont affublées de tenues extravagantes aux couleurs criardes qui font que ces perruches ressemblent à des perroquets; en fin de partie, elles revêtiront des tenues de nonnes, mais, leur naturel de mangeuses d´hommes reprend le dessus et les nonnes dévoileront bien vite des jambes dénudées pour séduire les gentilshommes de la Cour. Les choristes sont très sollicités pour faire de la figuration et changent constamment de costumes. Armée d´inspecteurs en début d´opéra, ils deviendront, entre autres, serviteurs du prince porteurs de gants bleus, a la couleur favorite de la production qui en décline tout le camaïeu, Bavière oblige, puis écoliers dans une classe reconstituée qui doivent servir de secrétaires à un Don Magnifico, promu grand sommelier, qui veut faire l´inventaire de la cave ou plus tard gentilshommes de la Cour.

     
    L´orchestre et les choeurs, admirablement dirigés par Oleg Ptashnikov ( en alternance avec Michael Brandstätter), font pétiller la musique de Rossini dans l´écrin rococo du Théâtre Cuvillés. Un beau plateau sert la production de manière cependant parfois inégale. Si le moldave Alexandru Aghenie donne un Dandini puissant et convaincant, avec une voix superbement projetée et une personnalité dotée d´un grand charisme, le Don Ramiro de Miloš Bulajić peine à prendre ses marques en première partie, son ténor léger est souvent couvert par l´orchestre. Le chanteur, s´il manque de puissance, excelle cependant dans le colorature rossinien qu´il pratique avec beaucoup de finesse et donne une seconde partie d´opéra nettement plus séduisante. Luciano Di Pasquale a le physique de l´emploi pour camper avec un grand sens de la scène et beaucoup d´humour le personnage de Don Magnifico, dont il sait accentuer les ridicules. Holger Ohlmann donne un excellent Alidoro. Mercedes Arcuri et Dorothea Spilger font d´inénarrables Clorinda et Tisbe. Tamara Gura est une délicieuse Angelina, dont le chant gagne en assurance pour culminer dans les prouesses vocales du « Nacqui all affanno ».

    On s´amuse beaucoup à ce spectacle au goût plébéien et bon enfant, tout à fait dans la tradition du Theater-am-Gärtnerplatz qui a depuis 150 ans vocation à servir de théâtre d´action populaire aux Munichois. C´est drôle, c´est d´un kitsch absolu, c´est déjanté, et totalement divertissant.

    Prochaines représentations les 13, 14 et 15 novembre 2015.

    Crédit photographique Christian POGO Zack

     

    Die Zauberflöte: le Noël enchanté de l´Opéra de Munich

     

    „Drei Knäbchen, jung, schön, hold und weise, umschweben euch auf eurer Reise…“ Rien ne convient mieux au solstice d´hiver et à la période des fêtes de fin d´année que la Flûte enchantée de Mozart, un opéra maçonnique qui consacre la victoire de la lumière du Sol invictus sur les ténèbres de la reine de la nuit. Et hier soir un ciel sans nuages porteur d´une pleine lune gorgée de lumière solaire s´est fait complice de la programmation du Bayerische Staatsoper qui a cette année encore présenté Die Zauberflöte pour le jour de Noël. C´est la période des cadeaux et hier soir la représentation était spécialement ouverte aux familles qui ont pu y convier leurs enfants. Le somptueux promenoir bleu et or et les grands escaliers où les spectateurs déambulent d’ordinaire avec la lenteur débonnaire qui sied à ces lieux prestigieux se sont animés des rires et des jeux d’enfants que leurs parents avaient parés de leurs plus beaux atours pour les emmener voir, sans doute pour nombre d´entre eux, leur premier opéra. Et il y avait beaucoup d’enfants, sages comme des images et fascinés pendant la représentation, plus joyeux et turbulents à l’entracte: on est surpris d’une telle discipline qui parle en faveur des qualités d’un spectacle captivant. On peut imaginer que les parents en mélomanes avertis avaient pris le soin de la préparation du spectacle, et le Bayerische Staatsoper n’est pas en reste qui organise une introduction au spectacle spécialement destinée au jeune public. A voir le nombre de jeunes et d’enfants, et jusqu’à des tout petits de trois, quatre ou cinq ans, on peut être sûrs que la relève est assurée et que l’Opéra de Munich continuera pendant de longues années à afficher complet et à refuser des spectateurs.

     
    La mise en scène d’August Everding date de 1978, elle a fait le tour du monde et ne doit plus être présentée. Quelle que soit l’appréciation qu’on en ait, elle est particulièrement efficace avec un public enfantin, et c’est aussi une des richesses du livret d’Emanuel Schikaneder que cet opéra comporte différents niveaux de lecture, et qu’un de ces niveaux soit accessible aux enfants. C’est une des grandes qualités de cette mise en scène de rendre le niveau du conte de fées visible. Et les somptueux décors et les fabuleux costumes rococo de Jürgen Rose, que ce grand artiste a totalement rénovés en 2004, contribuent largement à permettre d’introduire le jeune public à l’opéra. Ainsi l’initiation, on le sait un des grands thèmes de cet opéra, devient-elle opérante pour les plus jeunes aussi. Dès l’ouverture du rideau, la Reine de la Nuit apparaît suspendue au centre d’ une grande pleine lune et assiste au combat de Tamino contre un énorme serpent dragon cracheur de feu. La punition du mensonge de Papageno est soulignée par un grand cadenas. L’arrivée des adjuvants et plus tard l’apport d’objets magiques, la flûte et le carillon de clochettes, sont parfaitement lisibles par les plus petits. Ce sont surtout les clowneries d’un Papageno, superbement incarné par Michael Nagy qui donne une approche très humaine et sensible à son personnage avec une belle maîtrise vocale, qui enchantent les enfants. Monostatos (Kevin Conners) en Père fouettard et sa tribu de sbires, le domptage des singes et des ours qui se mettent à danser captivés par la musique des instruments magiques, ou encore les coups de tonnerre, relèvent aussi des récits enfantins. Et les statues de pierre qui s’animent dans ce qui ressemble à un cimetière sont tout aussi efficaces pour accrocher l’attention des plus petits: une statue de la déesse de la fortune, avec sa corne d’abondance, s’anime et se révélera être Papagena déguisée en statue; des lions de pierre se mettent à balancer la queue à la grande frayeur de Papageno et leurs têtes soudain mobiles font fuser les rires.
     
    L’opéra est rempli de magie, les enfants sont sur la scène comme dans le public: choeurs d’enfants avec les trois solistes du choeur d´enfants de Bad Tölz, le Tölzer Kanbenchor), arrivée céleste des trois Knaben , ou encore la douzaine d’enfants habillés comme leurs parents de costumes champêtres et floraux, qui représentent la descendance en ribambelle de Papageno et de Papagena, tout cela contribue à faire aussi de la Flûte un opéra bien adapté au public le plus jeune.
     
    L´excellent plateau de chanteurs et les admirables musiciens du Bayerische Staatsorchester conduits par Asher Fisch, qui a souvent dirigé Mozart à Munich, ont enthousiasmé le public des petits et grands à un point tel qu´ils se sont vu réserver une standing ovation. La Reine de la nuit est interprétée par Albina Shagimuratova, une chanteuse ouzbèke très sollicitée cette saison puisque on peut aussi l´entendre dans les rôles de Constance et de Donna Anna. La chanteuse donne ses deux grands airs avec une grande aisance, elle en déjoue les embûches avec facilité tout en se contentant d´un jeu de scène impérieux et par trop uniforme. La Papagena de Leela Subramanian, qui a intégré la troupe munichoise cette saison, est d´un humour pétillant avec un fausset très amusant. Hannah-Elisabeth Müller était prévue pour Pamina, et elle était très attendue dans le rôle, a été remplacée au pied levé par Christiane Karg qui fut la grande révélation de la soirée. Son interprétation de Pamina, à qui elle confère une présence d´une rare qualité, est d´une sensibilité bouleversante, avec une voix qui parvient à exprimer un éventail de nuances telle qu´on l´imagine volontiers dans des rôles plus dramatiques. Christiane Karg a remporté le prix bavarois de la culture 2015 (Kulkturpreis Bayern 2015). Elle sera Blanche de la Force en janvier et février dans le Dialogue des Carmélites ici au Théatre national et son incomparable Pamina donne envie de bien vite s´y réserver une place pour venir l´entendre dans ce rôle plus déchirant! (Places restantes dans toutes les catégories). Mauro Peter, avec son beau ténor léger, s´il est séduisant en Tamino et bien dans le rôle, n´atteint pas la profondeur nuancée de sa partenaire, et c´est surtout dans les duos de Pamina avec le Sarastro de l´excellent Georg Zeppenfeld que la musique mozartienne est portée au sublime.
     
    L’Opéra d’Etat bavarois a fait ici la démonstration magistrale que Mozart peut être rendu accessible aux plus petits, c´est aussi un miracle de Noël, ou de solstice d´hiver, c´est selon. La Flûte enchantée se donne encore à guichets fermés jusqu´au 2 janvier au Théâtre national de Munich.
  • Programme des opéras de Munich au Gartnerplatztheater

    Le Theater-am-Gärtnerplatz fêtera la saison prochaine le 150ème anniversaire de sa création. Il fut en effet inauguré le 4 novembre 1865 en tant que théâtre populaire, et il n´a depuis jamais démenti sa vocation. La saison prochaine combinera à nouveau pour le plus grand plaisir du public munichois des oeuvres d´un quadruple répertoire, l´opéra, l´opérette, la comédie musicale et la danse. En 2015-2016, le théâtre continuera de jouer en délocalisation, essentiellement au Prinzregententheater, au Théâtre Cuvilliés et à la Reithalle, puisque le grand oeuvre de sa rénovation se poursuit. Tout semble d´ailleurs aller pour le mieux: le théâtre devrait réintégrer son propre espace de la Gärtnerplatz au début de la saison suivante, à la satisfaction des promoteurs de cet énorme chantier qui avance précisément selon le timing prévu.

    Deux opéras du répertoire belcantiste sont à l´affiche de la saison prochaine qui s´ouvrira en octobre avec la Sonnambula de Bellini, un opéra que l´on n´a plus entendu depuis longtemps à Munich et qui sera mis en scène par l´auteur et metteur en scène viennois Michael Sturminger. On pourra ensuite entendre une Cenerentola mise en scène par la Kammersängerin Brigitte Fassbaender. Les deux opéras seront chantés en italien. Le jeune public est particulièrement soigné puisque le théâtre montera en avril 2016 un opéra pour enfants Le petit ramoneur (The little sweep) de Benjamin Britten, bien entendu en version allemande. Enfin, la reprise d´Aida est annoncée, un des tout grands succès de la Maison.

    Côté opérette, on se réjouit de la création de Candide dans la mise en scène d´Adam Cooper. Candide, la déclaration d´amour de Leonard Bernstein à l´opérette, sera jouée dans la version finale qu´en a donnée le compositeur, connue comme la version du Scottish opera. Le directeur musical du Gärtnerplatztheater, Mario Comin, apprécie particulièrement de pouvoir donner cette oeuvre qui sera présentée au moment des fêtes de fin d´année. Le superintendant du théâtre, Joseph Köpplinger mettra quant à lui en scène Viktoria und Ihr Husar, une opérette trop peu jouée de Paul Abraham, avec d´importantes parties dansées, qui seront chorégraphées par Karl Alfred Schreiner, le directeur de la danse du théâtre, A noter encore, une “Offenbachiade”, l´opérette en un acte Salon Pitzelberger de Jacques Offenbach, qui fut jouée pendant les festivités d´ouverture du théâtre en 1865 et que le théâtre présentera pour trois soirées en janvier 2016.
    Un programme des plus alléchants d´un des théâtres les plus appréciés de la scène munichoise!
    Le détail de la saison est déjà en ligne: cliquer ici pour découvrir le programme!

  • La saison 2015-2016 de l´Opéra national de Bavière


    Vermessen, mesurer, arpenter, métrer. Le verbe vermessen donne le ton et le thème de la saison 2015-2016 que viennent le Superintendant du Bayerische Staatsoper, et son Directeur général de la musique Kirill Petrenko. Arpenter, mesurer, métrer, cela a aussi quelque chose à voir avec la création mondiale d´un opéra consacré à la course au Pôle Sud, et qui sera d´ailleurs intitulé South Pole. Si on se penche sur la signification de l´adjectif vermessen en allemand, dont la signification est du domaine de l´ambition et de la pétulance, sinon de la présomption, on approche à une autre caractéristique du programme de la saison. Oui ce programme est ambitieux, oui l´Opéra de Bavière se donne les moyens de ses ambitions, et non, ce n´est pas présomptueux d´affirmer qu´il est un des meilleurs opéras de la planète. Comme le disait récemment le directeur d´un grand opéra américain: Right now Munich is opera paradise. Et de mettre la création d´un opéra contemporain au centre de la saison est certainement très ambitieux!

    Le maestro Kirill Petrenko dirigera deux nouvelles productions: la création mondiale de South Pole de Miroslav Srnkas dans une mise en scène de Hans Neuenfels (avec Thomas Hampson et Rolando Villazón) et Die Meistersinger von Nürnberg de Richard Wagner avec Wolfgang Koch et Jonas Kaufmann, dans une mise en scène de David Bösch. En outre, le Directeur général de la musique dirigera plusieurs opéras du répertoire: Ariadne auf Naxos, Die Walküre, Götterdämmerung, Die Fledermaus, Tosca et Der Rosenkavalier, ainsi que trois concerts d´académie.

    Trois opéras font leur joyeuse entrée au Bayerische Staatsoper: Mefistofele d´Arrigo Boito avec René Pape dans le role-titre, L´Ange de feu de Prokofiev, une oeuvre rarement jouée, sera dirigée par Vladimir Jurowski et enfin, c´est à un chorégraphe de renom, Sidi Larbi Cherkaoui, qu´est confiée la mise ne scène des Indes galantes de Rameau, un opéra qui fait la place belle à la danse et qui sera donné en fin de saison au Prinzregententheater.
    Au printemps 2016, Zubin Mehta revient à l´Opéra de Munich pour diriger la reprise de la nouvelle mise en scène du chef d´oeuvre de Verdi, Un ballo in maschera. Anja Harteros y fera sa prise de rôle en Amélia. Calixto Bieito ouvrira le festival munichois d´été en mettant en scène La Juive de Jacques Fromental Halévy, sous la direction musicale de Bertrand de Billy.
    Outre les opéras cités, 35 autres productions sont au programme, dont, pour ne citer qu´elles, Arabella, Ariadne auf Naxos, Boris Godounov, Les dialogues des Carmélites, Elektra, Fidelio, Lohengrin, Lucia di Lammermoor, Lulu, Manon Lescaut, L´affaire Makropulos ou Werther. Côté jeune, l´Opéra Studio donnera une nouvelle production d´Albert Herring de Benjamin Britten.

    Une saison des plus alléchantes dont on peut mesurer toute l´ambition à la lecture du programme.

    Source: le site du Bayerische Staatsoper et la conférence de presse de ce 25 mars

  • Christian Stückl met en scène Nabucco de Verdi à Oberammergau


    Un opéra sur la scène du Théâtre de la Passion

    Oberammergau est un village de Haute-Bavière que ses fameux Jeux de la Passion ( Passionsspiele) ont rendu célèbre de par le monde entier. Ces Jeux n´ont cependant lieu que tous les dix ans et la prochaine édition n´aura lieu qu´en 2020. Le metteur en scène munichois Christian Stückl, qui dirige les Passionspiele depuis 1990 et a donc déjà trois éditions à son actif, a eu l´idée de monter cette année un grand opéra sur la scène du Théâtre de la Passion. Le choix s´est presque naturellement porté sur un opéra à thème biblique, Nabucco, de Giuseppe Verdi.

    L´opéra, créé en 1842 à la Scala de Milan évoque l’épisode biblique de l’esclavage des juifs à Babylone symbolisé par le chœur de la troisième partie, le Va, pensiero des Hébreux auxquels s’identifiait la population milanaise alors sous occupation autrichienne. Le livret, de la plume de Temistocle Solera1, est tiré de Nabuchodonosor, un drame qu’ Auguste Anicet-Bourgeois et Francis Cornu avaient écrit en 1836 et créé à Paris.

    Monter un opéra à dimension politique et à thématique hébraïque à Oberammergau, la ville des Jeux de la passion, constitue une belle revanche de l´histoire. Les Jeux de la Passion étaient en effet depuis leur création en 1634 jusqu´à la deuxième guerre mondiale profondément imprégnés de l’anti-judaïsme originel chrétien. De plus pendant la période nationale-socialiste, leurs organisateurs se seraient compromis avec le régime. Hitler visita Oberammergau en 1934 à l´occasion du tricentenaire des Jeux. Aussi les Jeux firent-ils l´objet de très sévères critiques de la part des principales organisations juives américaines, puis d’organisations judéo-chrétiennes et d’autorités catholiques du monde entier. Il fallut attendre Vatican II pour que l´église catholique se repente de son anti-sémitisme. A partir de 1990, Oberammergau participa de ce mouvement en modifiant profondément le texte, la musique, la scénographie et les costumes pour les débarrasser de l´anti-judaisme primitif.
    Christain Stückl, qui dirige également avec succès le Volkstheater de Munich, apporte son expertise de la mise en scène pour monter l´opéra de Verdi en collaboration avec Ainars Rubikis, le directeur musical de l´Opéra de Novosibirsk, qui dirigera l´orchestre de la Neue Philharmonie München. Nabucco nécessite un choeur impressionnant. Dans la tradition participative des Jeux de la Passion qui font appel aux habitants de la petite ville bavaroise, les choristes proviendront de toute la région. Pour le plateau, Christian Stückl et Ainars Rubikis ont fait appel à des chanteurs renommés en provenance pour la plupart des troupes des grands opéras allemands, de Munich à Hambourg.

    Avec Evez Abdulla (Nabucco), Attilio Glaser (Ismaele), Bálint Szabó (Zaccaria), Rafal Pawnuk (Grand-Pretre), Irina Rindzuner(Abigaille), Joshua Stewart (Abdallo), Virginie Verrez (Fenena) et Talia Or (Anna).

    Agenda et réservations

    NABUCCO

    PREMIERE le 3 JUillet 2015
    Ensuite les 5/17/19/24/26 JUillet2015 | 20 H

    Infos en allemand: Cliquer ici
    Réservations en ligne: cliquer ici

    Réservations par téléphone:

    • 00 49 88 22 / 945 88 88
    • 00 49 88 22 / 945 88 89

    ou München Ticket

    00 49 89 / 54 81 81 81

    Nabucco de Verdi, un grand opéra populaire à Oberammergau

    Il est des soirées d´exception, ce fut le cas vendredi soir du premier opéra jamais créé à la Maison du Festival de la Passion d´Oberammergau, ce village de Haute-Bavière célèbre pour son cadre idyllique, ses peintures murales (Lüfltmalerei), son hospitalité mais plus encore par son Jeu de la Passion qui, tous les dix ans, transforme tout le village en Golgotha .

    Le metteur en scène à présent munichois Christian Stückl, un enfant du pays, a fait le pari de monter cet été un grand opéra populaire sur la scène de la Maison du festival, le Nabucco de Giuseppe Verdi, misant notamment sur l´excellence du Choeur du Théatre de la Passion d´Oberammergau. Christian Stückl, qui dirige avec succès le Münchner Volkstheater, une des meilleures scènes munichoises, s´est depuis 2005 lancé dans la mise en scène d´opéra sur les scènes allemandes de Munich à Hambourg. Pour Nabucco, il a su s´entourer d´une équipe talentueuse pour cette grande première: c´est en effet la première fois qu´un opéra est créé à Oberammergau. L´orchestre de la Neue Philarmonie München, dirigé par le jeune et dynamique chef lithuanien Ainars Rubikis, est placé dans une fosse en grande partie sous plateau mais d´une bonne résonance.

     
    Un Christian Stückl rayonnant

    On est accueillis par le décor du Grand temple de Jérusalem qui déploie symétriquement sur la scène ses portiques à colonnes à chapiteaux corinthiens, ce qui n´est pas sans rappeler la conception du théâtre palladien de Vicence ou les tombeaux nabatéens de Pétra. Ce décor, conçu comme les costumes très réussis par Stefan Hageneier, un décorateur-costumier qui travaille de puis de longues années en complicité avec Christian Stückl, ménage trois grandes voies d´accès, une centrale et deux latérales pour les importants mouvements de choristes et de figurants, et permet le positionnement des chanteurs soit en avant-plan soit sous les portiques de l´étage. Le Théâtre de la Passion, couvert depuis 1900, s´ouvre en arrière-scène sur le lumineux ciel d´été où volent des hirondelles qui viendront de temps à autre survoler le grand Temple de Jérusalem, ajoutant au réalisme de l´action. Le ciel intègre ses lumières déclinantes au décor, un phénomène judicieusement exploité par le metteur en scène et son éclairagiste Günther E. Weiss qui réussit un travail remarquable dans l´accompagnement lumineux de l´intensité dramatique de l´action. Aucun changement de décor n´est opéré, Christian Stückl ayant opté pour une unité de lieu: toute l´action est concentrée dans le grand temple où l´on suit les rapports tumultueux des protagonistes dont il dessine parfaitement l´évolution psychique et les états d´âme, soulignant l´errance de l´esprit un moment dément de Nabucco, en le rendant ubuesque, ou la montée vaniteuse et perverse de la cruauté d´Abigaille, et du peuple juif résistant puis réduit en esclavage et enfin libéré suite à l´improbable retour au pouvoir de Nabuccco et à son allégeance au Dieu de , de Moïse, d´Isaac et de Jacob. Si la mise en scène parvient à assurer une cohérence psychologique à l´action, l´escamotage de la déportation à Babylone pose cependant question.

     
    Le choix de Nabucco n´est pas un hasard, son thème religieux correspond à la vocation première du lieu et c´est aussi un opéra dans lequel le choeur joue le premier rôle. Ce choix rencontre aussi les intérêts de la communauté villageoise d´Oberammergau et de sa longue tradition théâtrale. Les choristes sont vêtus de costumes contemporains usés et défraîchis semblables à ceux que portent les habitants du Moyen Orient et qui évoquent la pauvreté et le dénuement, avec une palette de couleurs pastels poudreuses pour former de grands tableaux d´une grande qualité esthétique. La soldatesque assyrienne en tenues de combat de couleur sable se distingue de la juive, en treillis verts, par les costumes. Les fusils mitrailleurs rappellent que le Moyen Orient est toujours en conflit, et cette contemporanéité est bien dans l´esprit de cet opéra de Verdi qui fut dès sa création perçue comme emblématique de la lutte italienne contre l´occupant autrichien. Après que les soldats juifs ont été désarmés, ils promènent dans le temple de larges coupes où se consume un encens odoriférant dont les fumées parfumées viennent titiller les narines du public. Les choeurs sont magnifiques d´un bout à l´autre de l´opéra. Ils sont entraînés par un autre enfant de ce village à l´âme artistique, Markus Zwink, qui est le directeur musical du Théâtre de la Passion depuis 1990 et qui depuis des années compose des musiques pour des oeuvres jouées sur cette scène. La mise en scène dynamise avec bonheur les mouvements de foule continuels sur le plateau et compose des tableaux vivants parfois bouleversants comme celui du peuple juif amassé en un agglomérat de corps compactés sur le côté sur le gauche de la scène alors qu´il attend l´exécution de masse promise par Abigaille.
     
    Evez Abdulla

    L´homogénéité du plateau sert la production. Zaccaria est porté par la basse roumaine Bálint Szabó, un chanteur au phrasé remarquable doté d´une belle voix sonore mais qui reste un peu en deçà du personnage dans l´expression émotionnelle, souvent monocorde. Evez Abdulla donne un excellent Nabucco, qui fait une entrée remarquée juché sur un bel étalon, avec une voix bien projetée et puissante ornée d´un beau vibrato et de basses profondes. Il joue son personnage avec un grand talent d´acteur, aidé par de beaux moments de mise en scène. Ainsi lorsque pour signifier la folie royale, revêtu d´une simple robe de nuit, il se saisit d´un cheval de bois avec lequel joue un enfant, ou quand, recouvrant la raison, il redonne au roi sa prestance faisant oublier par son autorité retrouvée la robe de nuit qu´il porte encore. L´intensité et les nuances d´interprétation d´Evez Abdulla dans le rôle principal recevront leur lot d´applaudissements et de bravi. La soprano russe Irina Rindzuner partage les ovations avec le baryton azerbaidjanais. Elle habite le personnage d´Abigaille avec une intensité confondante et une voix très puissante au timbre si particulier avec ses raucités métalliques et de belles montées dans l´aigu suivies d´abruptes profondeurs dont elle dynamise les contrastes. Irina Rindzuner vibre d´une présence scénique extraordinaire. Son Abigaille donne l´envie de l´entendre dans Turandot, qu´elle a chanté notamment à Nice en novembre 2014 et reprendra à Oslo en 2016. Les autres rôles sont fort bien occupés, avec l´heureux choix de Virginie Verrez, une jeune mezzo française qui fait un début de carrière prometteur et d´Attilio Glaser, un jeune chanteur qui fait ici une prise de rôle en Ismaele, avec de beaux moments d´opéra comme le dialogue avec le choeur des Lévites dans « Per amor del dio vivente » ou dans le terzetto « S’appressan gl’istanti´ ». Talia Or, une chanteuse à la clarté cristalline, donne une délicieuse Anna.

    Irina Rindzuner

    Toute cette équipe jeune et dynamique a contribué à la réussite du premier grand opéra populaire d´ Oberammergau. Les choeurs, l´orchestre et les chanteurs sont justement célébrés par la standing ovation du public enthousiaste. Le charisme joyeux et entraînant de Christian Stückl a une nouvelle fois soulevé les montagnes bavaroises!

     
    Agenda
     
    Nabucco se joue encore les 17/19/24 et 26 juillet 2015 à Oberammergau. Cliquer ici pour les réservations.
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A propos de l'auteur

Luc Le Belge est expatrié à Munich, en Bavière et vous fait découvrir la belle ville de Munich aux multiples attraits et à l’actualité culturelle très dense, mais aussi la société bavaroise, qui est si particulière en Allemagne…Un Belge à Munich : le blog

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